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Découvrez l'histoire d'Echenay, petit village de Haute-Marne !

GABRIEL DE PIMODAN A SAINT-CYR - 1875

26 Juillet 2013 , Rédigé par Petite et Grande Histoire d'Echenay Publié dans #Gabriel de Pimodan

Apprenant le décès de son mari, Mme de Pimodan avait dit à ses enfants: « Vous aussi, vous serez soldats ». Lourd héritage que Gabriel de Pimodan assumera, suivant en cela les traces de ses aïeux dans la carrière militaire. Il entre en 1875, à St Cyr, dans la 60e promotion de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr (1875-1877), nommée promotion « Dernière de Wagram ».

On peut imaginer la fierté de la famille en découvrant son nom dans la liste des admis, parue au Journal Officiel. 

L’effectif de cette promotion est de 353 membres (351 français et 2 étrangers dont 1 japonais). 

Il est possible de se faire une idée précise de ces deux années grâce au livre-témoignage du baron René Jean Toussaint-Maizeroy(1856-1918) qui faisait partie de la même promotion. Plus tard, démissionnaire lui aussi, il sera un auteur assez prolifique, sous le pseudonyme de René Maizeroy. Il nous conte ainsi les différentes étapes de cette période : 

Le départ du domicile, émouvant pour toutes la famille puis l’arrivée à St Cyr. 

A St Cyr, toutes les enseignes des boutiques, toutes les clôtures sont couronnées par le même titre, invariable : « Fournisseur de l’Ecole ». Il y a les repus qui ajoutent un mélancolique « ex » et les nouveaux dont le nom s’allonge avec des dimensions faméliques. On sent que toutes ces industries se sont incrustées comme des limaces aux flancs raidis de la grande caserne monacale qui bouche l’horizon de ses quatre ailes régulièrement alignées. Elles vivent toutes de ce ventre-là. ( ) 

Voici enfin l’école : 

La porte franchie, on suit une vieille allée de tilleuls trapus, contournés, qui s’entrelacent pour former une voute feuillue. Il semble que ce soit un cloitre bas, sans soleil, bâti devant le pavillon carré de la grande marquise. Un pavillon tout coquet, tout tapissé de jeunes verdures que dominent des urnes d’où jaillissent des flammes de marbre qui se courbent ardemment vers le palais de Versailles. ( ) 

Mais vient un moment redouté : le premier contact. 

Avez-vous jamais suivi du regard les courses aventureuses d’un pauvre bouchon abandonné le long du ruisseau pendant une averse ? L’avez-vous vu tourner, rouler, se heurter aux pavés sous les eaux limoneuses qui l’entrainent sans trêve, n’importe où ? Il en est de même le premier jour de l’entrée à St Cyr. 

Le dernier baiser d’adieu échangé dans la cour d’honneur, la visite du docteur vous ayant classé dans (une) noble catégorie ( ), à travers des cours, des corridors interminables, on est conduit par un tambour raillard dans une grande salle blanchie à la chaux.

Le plancher, les tables, les fenêtres, tout déborde de bottes, de linge, de schakos, d’uniformes.

Des relents de cuir, de vêtements renfermés, s’évaporent de ce capharnaüm informe.

Des officiers apparaissent de ci, delà, assis sur des chaises dépaillées, l’air maussade, parlant et jurant très haut.

Le premier acte de la comédie commence. Une répétition de Guignol. On entend que des exclamations brusques à droite, à gauche, devant, derrière : « par ici, les chemises ! – Et celles-ci vous vont-elles ? – Le numéro 12 à celui-là !- S’il fallait écouter tout le monde, on en finirait plus, jeune homme ! ». ( ) 

Sans savoir, sans parler, on passe des mains du linger dans celles du tailleur, de celles du tailleur dans celles du bottier, du bottier au capitaine, du capitaine à l’adjudant.

La métamorphose n’était pas assez complète : l’adjudant vous livre au perruquier de l’endroit. Un bonhomme d’une drôlerie superbe, celui-là ! Petit avec des moustaches épaisses de garde municipal, jacassant sans cesse et qu’on surnomme le capitaine Bulle. ( )

Pauvres cheveux d’autrefois ! Ou sont-ils ? Sur le plancher crasseux avec tous les rêves de la première joie. ( ) 

Trainant nos paquets cahin-caha, par les marches sales des escaliers, nous sommes montés sous les combles, dans le dortoir. Le gouvernement nous loue ce cinquième pour deux ans.

C’est une longue salle aux plafonds bas comme ceux d’une soupente, aux murs blanchis à la chaux, sur lesquels les punaises écrasées ont imprimé des sillons roussâtres. Les lits alignés profilent leurs arêtes rigides. Des cases carrées, clouées au plâtre des cloisons tracent des angles d’ombre sur la blancheur des traversins. Un bahut en bas noirci est placé au chevet. Au fond, dans le lavabo, un robinet s’égoutte monotonement, et son pschtt affaibli tintille comme une plainte d’agonie. Il me semble qu’on va enterrer quelqu’un dans cette salle froide, silencieuse, qu’un ciel gris de fin d’octobre éclaire à peine de quelques lueurs vagues. Les lits ont des reliefs géométriques de cercueil. ( ) 

Pimodan devient  un « melon ». On surnomme ainsi les élèves de première année. Le nom vient, dit-on, de ce qu’ils entraient jadis à l’école le jour de la saint Mellon.

 

Puis vient L’Astique, une scène très amusante de la grande machine en plusieurs tableaux qui se joue entre les quatre murs de l’Ecole. Drôles seulement pour ceux qui regardent de loin ! ( )

Chacun plie, replie, tire ses draps, brosse, crache, frotte, en couvant d’un regard découragé les matelas qui débordent de l’alignement avec des lassitudes molles, la poussière impalpable qui blanchit à nouveau le fourniment et le schako, et les bottes, les affreuses bottes, qui ne veulent pas reluire. ( ) 

Les causeries se prolongent de plus en plus à la courte récréation du soir. Des groupes commencent à se former. On se tutoie cordialement. On cherche des amis dans le tas des camarades, car les anciens vont arriver à la fin de semaine. Ainsi ne parle-t-on que des brimades prochaines et de la véritable vie d’école dont cette rentrée claironne le premier chapitre. ( )

 

Les « anciens » arrivés, les brimades (bizutage) commencent et  l’enseignement peut démarrer. Les leçons d’escrime par exemple : 

La salle d’armes est rectangulaire, barrée d’une double colonnade qui forme une sorte d’allée au bout de laquelle, perdu dans un entassement de drapeaux tricolores, le buste jovial du maréchal Canrobert sourit sur un socle de bois peint. ( ) Les murs sont constellés de masques et de fleurets s’écartant les uns des autres avec la symétrie d’un éventail ouvert. ( ) 

Quoique bacheliers, nous ne connaissons pas la philosophie de l’escrime. ( ) C’est un système nouveau que notre maitre, l’adjudant Lepied, se charge de démontrer chaque année par un simple petit discours : ( ) 

« N’oubliez pas les principes fondamentaux de l’escrime, les principes sans lesquels le plus malin ne sera jamais qu’un ferrailleur de quatre sous… Je recommence pour ceux qui auraient l’oreille dure… Le sentiment du fer ; le coup d’œil, le départ du pied ; le respect du sexe et la tradition dans le progrès… »

 

Puis, c’est les cours au manège : 

Les leçons d’équitation ont lieu le soir. Les langues jaunes de quelques becs de gaz éclairent la monotone procession qui, durant trois quarts d’heure, tournent et retourne entre les quatre murs du manège, réglée par les claquements secs de la chambrière et les ordres ennuyés d’un mar’chi.

Au trot ! Au galop, sacrebleu ! Les grandes rosses allongent le cou, reniflent bruyamment et leurs lourds sabots soulèvent des paquets de poussière dans le sable épais. Tous les pauvres cavaliers malgré eux, perchés tant bien que mal sur des selles plates sans étriers, arrondissent le dos, crispent les mollets contre les flancs épais du cheval, et, les pieds ouverts, les coudes en éventail, tirent désespérément sur les brides. Et derrière la chevauchée caricaturale dansent des ombres démesurées, massives, d’où s’enlève parfois l’effarement brusque d’un geste peureux et la courbure d’un torse avachi. ( )

 

Beaucoup ne sont pas habitués à ce rythme soutenu. 

Aux étonnements des premières semaines, aux fatigues prolongées qui engourdissaient les plus forts, dans une somnolence lassée, à l’existence machinale rythmée par le timbre secs des tambours qui nous poussait comme de petits pioupiou en bois, du réfectoire à l’étude, du dortoir à l’amphithéâtre, succède peu à peu le réveil lent d’une métamorphose naturelle…

Nous recommençons à savoir rire. La jeunesse reprend ses droits et ceux qui ont été le plus échaudés par les brimades ruminent déjà la danse de caractère qu’ils feront sauter aux anciens à la saint sylvestre : - la seule date de l’an où les rôles hiérarchiquement imposés soient renversés.

La fête commence ( ) dans les dortoirs, après le coucher. Une vraie bataille épique que cet assaut du plateau de Pratzen. Les matelas sont entassés dans un coin en amoncellement informe qui monte jusqu’au plafond. Les ustensiles de campement, bidons et gamelles, servent d’instrument à l’orchestre. Les combattants en chemise sont armés de traversins. Le heurt bruyant des planches à astique imite le bruit de la canonnade : - une réduction Colas du tonnerre de Calchas, dans la Belle Hélène.

Et en avant la chaudronnerie !  Les becs de gaz sont éteints. La mêlée s’engage, les matelas roulent pêlemêle, s’éventrant sur le plancher, le chahut grossissant de plus en plus l’obscurité épaisse…

Mais tout à coup l’adjudant de service apparait sur le seuil de la porte entr’ouverte. Tous les combattants se précipitent aussitôt sur leurs lits, trainant sur le dos le premier matelas venu. Les lits se refont comme par enchantement, et l’on n’entend plus dans le silence lourd que des ronflements de chantre éclatant dans tous les coins…

 

Bon nombre des protagonistes finirent au poste de police. Pimodan est-il du lot ?

Le temps passe et les premières permissions de sortie arrivent. Puis le retour à la caserne. 

Que les jours d’hiver nous parurent longs, les après-midi sombres pendant lesquels nous épelions le B A BA du métier, dans le Marchfeld (champ de manœuvre) que balayaient âprement les bises. Les pieds se momifiaient. Les mains bleuissaient. Les nez violacés s’emperlaient d’une éternelle gouttelette, car personne n’osait se moucher avant la berloque.

Et « Portez  …armes ! » et Présentez…armes ! » et « Croisez…ette ! », toute la litanie du conscrit, à laquelle fidèlement le fusil répond : « Ora pro nobis ! » (NDR :Priez pour nous) 

Chaque ancien instruisait « un melon ». ( ) 

Les  S’en moquent pas mal  commandaient très fort, débitaient au besoin des lambeaux de théorie, beuglaient, gesticulaient comme quatre, mais, le dos de l’officier tourné, remettaient placidement leurs mains dans les poches et bavardaient de la pluie, du beau temps et surtout de Paris.  

Les fanatiques ne savaient, ne comprenaient qu’une chose, la rigoureuse consigne et le règlement du 2 novembre 1833. Ils prenaient pour devise : Manœuvrer, manœuvrer toujours, sans une minute de repos, malgré le froid et la fatigue. 

Les trembleurs singeaient les fanatiques. Ils étaient les déshérités, ceux que le capitaine marquait d’une croix rouge sur son carnet, qui le dimanche espéraient sortir et voyaient invariablement la porte se refermer devant eux.

 

Le temps passe encore et le moral remonte. 

Le printemps a raccommodé la mécanique cassée. Le fusil n’a plus sa lourdeur ancienne qui meurtrissait rudement les épaules. Le sac est chargé de plumes.

C’est que maintenant on court les chemins et les bois. Le programme est changé. Les portes sont ouvertes au large.

 

Vient le temps des examens de fin d’année.

Examen d’équitation, d’art militaire, d’administration, de géographie, de fortification et de topographie puis enfin, les vacances. 

Mais le temps passe vite et c’est la rentrée. Les cours reprennent et le moral est en berne mais il faut s’y remettre. Alors, chacun pense aux permissions de sortie qui feront du bien. Si on n’est pas consigné !

Les légendaires tentations de saint Antoine, les souffrances éternisées du pauvre païen Tantale n’étaient rien en comparaison de ce qu’éprouvent chaque dimanche les malheureux qui sont consignés … 

Le supplice commence dès le réveil.

Les camarades qui ont leur permission en poche se lèvent avant la claironnée de la diane, et on est condamné à les voir s’astiquer, se pomponner, se parfumer, brosser, rebrosser leur uniforme, à les entendre bavarder sur tous les tons de l’excellent déjeuner qu’ils vont se payer chez Durand, du beuglant l’on ira bailler une heure, des belles petites aux noms de romance, qu’ils accompagneront au Bois. Et patati…et Patata…

Puis c’est le silence morose qui suit le brouhaha confus des élèves sortis, les portes qui se referment, et la cour Wagram qui parait plus immense, plus morne avec la vingtaine d’élèves  éparpillée aux quatre coins.   

Le programme est chargé.

 

Le saint-cyrien qui termine sa seconde année est un peu pareil à ces hommes-orchestre. Il lui arrive, dans la même journée, d’être cavalier, fantassin, sapeur du génie, artilleur et saint-cyrien comme devant. 

Aux premiers jours d’été, les écoles à feu commencent dans le polygone.

Le tir a lieu au coucher du soleil, à cette heure tardive dont la lumière est si douce, ou la chaleur s’apaise, se fond en une tiédeur molle d’alcôve mi-close…

Le terre-plein étroit de la petite batterie déborde d’élèves qui se pressent autour des canons, affairés, suant, prenant au sérieux leurs rôles de pointeurs et de servants.

Et de quart d’heure en quart d’heure, les détonations se suivent… ( ) 

C’est tour à tour le déchirement strident des mitrailleuses, la note grave des pièces de campagne, le vacarme assourdissant des pièces de siège et le crachement des mortiers.

La butte, si verte auparavant, se lèpre de larges blessures jaunes. Les cibles s’affaissent, éventrées par des projectiles. Les tonneaux seuls restent intacts, arrondissant, dans les hautes herbes, leur panse rebondie qui semble narguer les gueules béantes des canons.

Cependant, soit par hasard, soit habileté d’un pointeur, le tonneau est quelquefois atteint par les projectiles.

Aussitôt, les clairons sonnent un rigodon, et la batterie entière pousse des hurrahs enthousiastes. L’exercice est terminé, et on s’occupe d’organiser le triomphe.

Le triomphe !... Que ce mot a d’altières résonnances, et quels souvenirs classiques il évoque ! 

Général, officier, anciens, melons, tout le monde est de la fête, en compagnie d’une prolonge d’artillerie et de quatre bons vieux chevaux blancs de trompette qui écarquillent démesurément leurs gros yeux étonnés… ( ) 

La prolonge est enguirlandée de feuillages et de fleurs. Les servants et les heureux pointeurs de la pièce qui a décroché la timbale, montent dans ce cadre de verdure et s’y groupent autour du tonneau peinturluré d’une couche tricolore.

Une garde d’honneur d’anciens forme la haie des deux côtés, et deux cavaliers conduisent les chevaux à la Daumont (NDR : attelage à quatre ou à six chevaux qui n'utilise pas de cocher, mais des postillons montés). Derrière le char, les anciens s’avancent par compagnies. Tous ont découpé les franges de leur épaulette gauche. Les fines-galettes ont des aiguillettes rouges.

Le major de queue (NDR : le dernier de la promotion) commande les deux bataillons avec un sabre d’officier et les épaulettes jaunes de l’infanterie de marine. 

Le cortège s’ébranle, et entre dans la cour Wagram par la porte de la carrière. A droite et à gauche, les melons sont alignés et agitent des branches vertes. Le Père Système (surnom donné à l’élève qui a le premier numéro matricule de la promotion)  caracole devant les rangs.

Le général, son état-major, les femmes des officiers en toilettes claires, sont assis sous le zingot (NDR : le préau). Alors, les hurrahs recommencent si forts, si prolongés, que les oreilles des chevaux pointent effarées… 

Les triomphateurs vont galamment offrir leurs bouquets à la générale. Les tambours et les clairons battent aux champs, tandis que le Père Système, descendu de cheval, grimpe quatre à quatre jusqu’à la salle de police et délivre les pauvres diables qui se morfondaient dans leur étroite cellule.

 

Quelques jours encore, et puis : 

Pékin de Bahut ! (la quille) Le rideau est retombé. L’interminable comédie en deux ans et tant de tableaux est finie, et la troupe s’en va pour ne jamais revenir.

 

Source : Souvenir d’un Saint-Cyrien – René Maizeroi – Nouvelle Edition – Paris – P. Ollendorff, Editeur - 1897

 

Voici la vie de Gabriel de Pimodan à St Cyr L’Ecole.

Il en sortira sous-lieutenant. Mais « tiraillé» par ses idées, il démissionne, quitte l’armée et se consacrera à l’écriture et à la vie politique comme on le sait.

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