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Découvrez l'histoire d'Echenay, petit village de Haute-Marne !

DES TAUREAUX SUISSES - ECHENAY 1840

8 Juin 2014 , Rédigé par Petite et Grande Histoire d'Echenay Publié dans #Echenay et le Progrès

DE L'AMÉLIORATION DE L'AGRICULTURE EN CE QUI CONCERNE LES BÊTES A CORNES.

Par M. le comte D'ESCLAIBES


Le touriste qui arpente aujourd’hui la campagne environnante d’Echenay découvre plus de champs cultivés que de parc à bêtes.  Il est vrai que le remembrement est passé par là, la crise de la vache folle aussi, et que les terres de la commune semblent plus propices à la culture qu’à l’élevage. Il reste bien quelques bêtes à corne de ci de là et il y a même eu à Echenay, il y a de ça quelques années, un élevage de bisons qui faisait le plaisir des promeneurs dominicaux.


Mais les agriculteurs de maintenant ont, pour la plupart, choisi la culture.


Dès le début du XIXe, nombreux ont été les propriétaires-éleveurs à faire des efforts importants pour améliorer l’élevage, progressant dans tous les domaines : alimentation, soins et sélection de la race.


En 1840, le comte d’Esclaibes (qui a déjà fait l’objet d’un article sur ce blog) livre son point de vue sur ce dernier point et cet avis nous intéressera au premier chef puisque la démonstration s’appuie sur une tentative du Marquis de Pimodan.


Le département de la Haute-Marne est l'un des plus retardés sous le rapport des perfectionnements agronomiques; il en est peu qui aient plus besoin que lui de recevoir l'impulsion agricole que l'on remarque si généralement en France depuis un certain nombre d'années. ( )

Une des principales dépenses qui ont été faites depuis quelque temps pour l'agriculture du département est relative à l'amélioration de la race bovine, pour laquelle on achète chaque année des taureaux suisses.


Celte dépense, à mon avis, ne produira pas les bons résultats qu'on en attend : car il est bien reconnu par les auteurs praticiens qui ont traité ce sujet  soit en France, soit en Angleterre, qu'il ne peut rien résulter d'avantageux de ce mode d'amélioration, et que les races du pays, bien choisies pour le but qu'on se propose, s'amélioreront plus sûrement et avec moins de dépenses par une abondante et bonne nourriture que par l'introduction de types étrangers dont les mâles producteurs seraient plus grands que les femelles, comme cela a lieu pour les taureaux suisses et les vaches de notre département.


S'il faut des exemples à l'appui de notre opinion, on peut en citer plusieurs pris dans le département et ailleurs; Il y a environ cinquante ans, M. de Pimodan fit venir à Echenay des taureaux et des vaches suisses de la plus grande beauté, qui firent l'admiration de tous les cultivateurs qui les virent. Ces magnifiques animaux furent traités avec luxe sous le rapport des soins et de la nourriture, et les taureaux furent donnés gratis aux vaches des habitans d'Echenay et des villages des environs, dans le but d'améliorer l'espèce du pays. Ces taureaux produisirent des veaux énormes ; mais on ne fut pas longtemps à reconnaître que les nouveaux élèves étaient beaucoup plus délicats et d'un entretien plus coûteux que ceux de la race pure du pays : ils ne pouvaient comme eux se nourrir sur les maigres pâturages des jachères, et il leur fallait un surcroît de nourriture qu'on n'avait pas toujours le moyen de leur donner.


Les vaches mêmes de M. de Pimodan, malgré la dépense journalière que l'on faisait pour elles, finirent par avoir si peu de lait, qu'on reconnut bientôt qu'elles ne présentaient aucun avantage. D'ailleurs il en périt plusieurs; on en engraissa pour la boucherie; enfin elles disparurent toutes en peu d'années, et ne laissèrent, non plus que les taureaux, aucune trace d'amélioration durable dans le bétail du pays.


Une erreur généralement répandue en France parmi les cultivateurs et parmi les personnes qui s'occupent de l'amélioration des bêtes à cornes, c'est de n'accorder de beauté à ces animaux qu'en proportion de leur grosseur.


Ainsi, lorsqu'une vache est très-grosse, on est à peu près certain d'entendre dire qu'elle est très-belle. Cette erreur est grave, parce qu'elle peut conduire ceux qui la partagent, et qui veulent spéculer sur l'éducation de ces animaux, à de fâcheux résultats.

Il faut d'abord admettre qu'en agriculture il n'y a de beaux animaux que ceux qui donnent le profit net le plus considérable, quelles que soient leur destination et leur forme.

Ainsi, de deux vaches destinées à la boucherie, si l'une pèse 600 livres de viande, tandis que l'autre n'en pèse que 350, en conclura-t-on qu'il a été plus profitable d'élever la première? On aurait grand tort, avant de connaître ce que l'une et l'autre ont coûté pour être amenées au poids qu'elles ont actuellement. En effet, si la plus grosse a dépensé le double de la petite, celle-ci aurait sur l'autre un avantage de 50 livres de viande, et aurait dû lui être préférée.


Je ne veux pas en conclure que les grosses vaches sont moins profitables que les petites; mais je veux faire sentir qu'en général les cultivateurs sont trop disposés à accorder, sans examen, aux gros animaux l'avantage sur les petits.


C'est par suite de cette disposition des esprits qu'on recherche les plus gros taureaux, afin d'augmenter la taille des veaux, croyant par-là améliorer la race, tandis qu'il est reconnu par les éleveurs les plus célèbres que chez les animaux, le mâle doit toujours être plus petit que la femelle pour produire des élèves de bonne nature, bien constitués, et donnant le profit le plus considérable. Un veau ou un poulain provenant d'un mâle beaucoup plus gros que sa mère, sera, en général, haut sur jambes; il aura le corps étroit, la poitrine serrée, une grosse tête, de gros os, les muscles faibles : ce sera, en un mot, une mauvaise bête, que les connaisseurs ne choisiront jamais.( )


En cette époque de grands progrès agricoles, une telle position ne pouvait qu’appeler des réponses à ces assertions. Un certain Mr Donniol relancera le débat :


M. le comte d’Esclaibes, en terminant ses réflexions critiques sur le croisement des vaches françaises avec des taureaux suisses, a prévu qu’il trouverait des contradicteurs ; ils seront, je pense,  encore plus nombreux qu’il ne le soupçonne. [  ]


Pour lui, l’élément principal de l’échec est la nourriture en jachères. La solution qu’il préconise est les prairies artificielles.


C’est donc à combattre ce mauvais système d’agriculture qu’il faut employer d’abord tous ses efforts et toute son influence. C’est à donner l’exemple de la formation des prairies artificielles que l’homme, qui veut faire progresser son pays, doit d’abord s’attacher. [  ]

S’il faut s’en rapporter au classement géologique du sol de la Haute-Marne, celui-ci est calcaire. Il a donc beaucoup d’analogie avec ceux de l’Aube et de la Côte d’Or. En ce cas, on ne saurait trop conseiller aux propriétaires de Haute-Marne la culture du sainfoin, dont on tire de si grands avantages dans d’autres parties de la Champagne, dans la Bourgogne et dans beaucoup d’autres lieux. Au surplus, comme il n’est pas de propagation de l’espece suisse ; on disait, comme M. le comte d’Esclaibes, qu’elle consommait trop et ne pouvait pas vivre dans les pâturages. Cette prétendue non-réussite n’a pas empêché plusieurs propriétaires du Puy de Dôme de s’en procurer, et ils n’ont eu qu’a se féliciter des bons résultats qu’ils ont obtenus. Je citerai, entre autres, M. Guerrier de Romagnac, à Besance, et M. Soalhat, à Saint Genest Champanelle, près Clermont-Ferrand.


Ce dernier, voulant d’abord s’assurer s’il était vrai que cette belle race, si avantageuse pour la boucherie, était d’une nutrition si couteuse qu’on le disait, a intercalé dans son étable autant de vaches, espèce moyenne d’Auvergne qu’il y en avait de la Suisse. Elles ont été soumises au même régime ; elles ont mangé ensemble. Une expérience de plusieurs années lui a prouvé que les suisses se portaient aussi bien que les autres, et ne fournissaient pas une moindre quantité de lait. [   ]


L’arrondissement de Brioude (Haute-Loire), où est situé mon domaine, est une contrée où le sol est très divisé ; il y a ainsi un assez grand nombre de petites fermes et de petits propriétaires, dont la plupart ont deux, trois, quatre vaches de moyenne force employées à la culture de la terre. Après avoir adopté la formation des prairies artificielles, les habitans de cette localité ont essayé de mes taureaux suisses. Ils n’ont pas été long-tems à reconnaitre qu’il y avait profit à ces croisemens : ils vendaient auparavant leurs veaux 24 à 26 fr ; ils les vendent aujourd’hui 36 à 40, sans être forcés d’augmenter l’alimentation des mères.  [   ]


Je ne saurais terminer cet article sans adresser aussi à M. Yvart, directeur de l’école d’Alfort, les félicitations les plus empressées pour avoir amené en France la belle race anglaise, bien supérieure encore par son volume charnu à l’espèce suisse. [   ]

 

Tout ceci ne peut laisser M. d’Esclaibes indifférent : il répond.


Que M. Doniol ait l’obligeance de relire mon article, il verra que je parle des maigres pâturages d’il y a cinquante ans, et si, à cette époque, M. de Pimodan, que j’ai cité, n’avait pas à Echenay de prairies artificielles, il y avait des prairies naturelles en abondance et de la meilleure qualité. [   ]

Depuis cette époque, les essais infructueux dans le même genre ont-ils été tentés sans prairies artificielles, sans légumes, en un mot sans une nourriture choisie et abondante donnée à l’espèce suisse ?

Non, assurément, car il ne se trouve pas parmi les riches cultivateurs de la Haute-Marne des hommes si peu au courant de la science agricole, et ce ne sont pas de pauvres laboureurs qui font venir à leurs frais des animaux suisses.


Ce n’est que depuis six ans seulement que M. Donniol entretient l’espèce suisse : cela laisse la possibilité de croire qu’il reviendra plus tard à partager mon opinion actuelle ; car pendant plus long-tems j’ai cru mes animaux suisses profitables.

Malgré ma profonde convictions sur les désavantages de l’espèce suisse dans notre pays, j’ai voulu consulter un homme dont l’opinion, en fait d’économie rurale, est une autorité en Europe, j’ai écrit à M. de Dombasle. [   ]


Ce personnalité rejoint les arguments de M. d’Esclaibes, à savoir:  Pas d’avantage en matière de production laitière, grosse exigence de la race suisse en qualité et quantité de fourrage. Lui aussi a abandonné la race suisse et s’attache maintenant à faire progresser la race indigène. Si elle est bien nourrie, elle progresse de façon « à peine croyable » et devient supérieure « à tout ce qu’on peut espérer des vaches suisses ».

 

Alors, qui des deux protagonistes a raison ?


L’effervescence intellectuelle en matière de progrès agricoles de ces hommes marque le début d’une évolution qui ne s’est jamais arrêtée depuis. Les avancées ont été phénoménales, avec parfois des erreurs ou des catastrophes comme par exemple les farines alimentaires pour animaux ou les plantes OGM.


Deux siècles plus tard, les mêmes questions sont toujours d’actualité : Faire les meilleurs choix pour l’avenir !


Néanmoins, les Epincellois, en la personne de Pimodan, avaient bien compris les enjeux à venir.


 

Source : Le Moniteur de la propriété et de l’agriculture – 31 janvier 1840

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