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Découvrez l'histoire d'Echenay, petit village de Haute-Marne !

DE BÜTTEN (Bas Rhin) A ECHENAY - 1820 / 1901

21 Juillet 2015 , Rédigé par Petite et Grande Histoire d'Echenay Publié dans #Mes ancêtres

DE BÜTTEN (Bas Rhin) A ECHENAY - 1820 / 1901

L’homme s’arrêta au détour du chemin et se retourna. Il jeta un dernier regard sur le village qu’il venait de quitter, son village, puis il reprit son chemin. Depuis quelques temps déjà, sa décision était prise : il allait partir, quitter le pays de ses ancêtres où il n’y avait plus d’avenir. Ce fut un voyage sans retour…

Remontant le temps, je l’ai retrouvé aux Archives de Chaumont (52) un siècle et demi plus tard. Il s’appelait Philippe WITTMER et était né le 24 octobre 1820 à Bütten, petit village du Bas Rhin, plus proche de la Lorraine que de la plaine d’Alsace : l’Alsace Bossue comme on la nomme.

Je garde un souvenir ému de ces retrouvailles car ce fut le premier événement marquant de mon début de recherches généalogiques, il y a bien longtemps. Philippe est mon arrière-arrière-grand-père.

J’étais assez rapidement arrivé jusqu’à lui et je découvrais que cette branche, que j’imaginais originaire de Haute-Marne, venait de bien plus loin.

Le premier élément tangible de son histoire que j’avais trouvé était son acte de mariage. La célébration eut lieu à Lafauche (52) le 31 juillet 1847. Son épouse, Catherine RUBECK, était née le 1 janvier 1819 à Bliesdalheim en Allemagne (région de la Bavière à l’époque, la Sarre actuellement). Toutefois, cette localité est peu éloignée de Bütten (environ 35 kms).

Immédiatement, les premières interrogations naissaient sur cette « migration ».

  • Pour quelle raison part-il d’Alsace ? Est-ce des difficultés de vie qui lui firent prendre cette décision, espérant une vie meilleure ailleurs?
  • Philippe et Catherine sont-ils partis ensemble de leur région d’origine ou le hasard les a t-il réuni en Haute-Marne ?
  • Pour quelles raisons choisissent-ils la Haute Marne comme point de chute ?

A ce jour, je n’ai pas trouvé les réponses exactes et sans doute ne les trouverai-je jamais ! Mais plusieurs éléments apportent un début d’explications:

Philippe perd sa mère, Anne Elisabette Haehnel, en mars 1829. Il a donc 9 ans. Six ans plus tard, Martin Wittmer, son père, rejoint sa femme (le 21 aout 1835) et Philippe se retrouve de fait orphelin avec sa sœur Christina, de 4 ans sa cadette (6 mai 1824). Sans doute est-il marqué par ces malheurs. Au point de vouloir quitter le village ?...

Comme ils ne sont encore que des enfants (il a 15 ans et sa sœur 11), ils sont recueillis par une tante, Catherine Rauscher. Au recensement de Bütten de 1836, celle-ci vit chez son fils Nicolaus, tisserand, et sa belle-fille Catherine Bauer.

Recensement de Bütten en 1836 (AD 67)

Recensement de Bütten en 1836 (AD 67)

La vie est très dure en Alsace dans ces années 1835-1850. Après avoir subi les guerres de l’Empire, l’Alsace, a retrouvé un calme précaire à la fin de celui-ci. Mais les stigmates sont bien réels.

L’agriculture a été ravagée par les troupes d’occupation militaire de la coalition, en transit ou en cantonnement, et le commerce a perdu de sa superbe. Les filatures, les bonneteries, les draperies tournent au ralenti. Les ateliers de construction métalliques et les forges également… La crise du coton est aussi passée aussi par là et l’Alsace n’est plus la plaque tournante de son commerce vers l’Est. Bref, les données et les équilibres économiques sont changés.

Et puis, il y a cette augmentation importante de la population. Dans cette région essentiellement agricole, les terres viennent à manquer pour s'installer. A la crise industrielle et commerciale vient bientôt s'ajouter la disette. Les prix agricoles flambent dont le pain et les pommes de terre (1)

Philippe et Catherine (sa sœur) sont issus d’une famille modeste. Leurs ancêtres sont tisserands, cultivateurs, journaliers… De petites gens… Nul doute que la crise les frappe de plein fouet !

Devant cette situation aggravée par sa position d’orphelin, à la charge d’une tante, il est fort probable que Philippe ne se voit pas d’avenir au pays ! Il est jeune et envisage certainement sa vie ailleurs, dans un monde meilleur.

A l’âge de 21 ans (donc en 1841), il vend sa part de la maison héritée de son père, laissant sa sœur, propriétaire de l’autre part au pays (mais elle n’a encore que 17 ans). La vente a lieu le 7 novembre 1841 et l’acheteur s’appelle Jacob GRUB. Cela semble donc bien être un départ volontaire et préparé. Pour l’anecdote, cette maison, ainsi que 2 autres, fut rasée en 1858 pour construire l’église protestante de Bütten. Je ne la verrai donc jamais !

Bütten - Temple protestant - Source: Google

Bütten - Temple protestant - Source: Google

Sur l’acte de mariage de Philippe apparaît la mère de Catherine RUBECK (son épouse) où il est indiqué qu’elle est domiciliée à Prez sous Lafauche, village voisin de Lafauche comme son nom l’indique. Elle y décédera le 16 septembre 1847, soit un mois et demi après le mariage. Le père de Catherine, Andréa RUBECK, est, lui, décédé le 18 mai 1845 à Bliesdalheim. Qu’elle ait accompagné sa fille et son gendre lors de leur migration ou qu’elle les ait rejoints plus tard marque bien le caractère définitif qu’ils souhaitent donner à leur départ.

On note également, dans les environs géographiques Haut-Marnais du couple qui nous intéresse, la présence d’Elisabeth, la sœur de Catherine et de son mari Jean Porté.

Bref, tout converge vers un départ « familial » volontaire, organisé et préparé !...

Trajet possible de Philippe Wittmer

Trajet possible de Philippe Wittmer

S’ensuit un « trou » entre 1842 à 1846 pour lequel je ne dispose pas d’informations. Le temps du voyage ?... Non, je ne pense pas ! 150 kms à vol d’oiseau ou 174 par la route actuelle la plus courte séparent les deux villages. Pour un homme jeune et forcément bon marcheur (à cette époque, 50 kms à pied sont couramment et aisément effectués en une journée), la distance était parcourue en 3 jours sans forcer. Alors le voyage fut-il plus long, ponctué d’arrêts, d’étapes où il trouve quelques travails temporaires ?...

J’ai essayé d’imaginer son voyage. Bien sûr, cela n’a aucune valeur de certitude mais je souhaitais remettre celui-ci dans le contexte des routes de l’époque. Au départ, Philippe « tire » quasiment plein Ouest en direction de Nancy puis infléchit sa route vers le Sud-Ouest. Comme on le voit sur la carte, il existe à cette époque des chemins de grande communication qu’il a pu emprunter. Enfin rien n’est sûr !...

C’est en Haute-Marne que le lien se renoue.

Pourquoi cet endroit ?... Doit-on compter avec le hasard des chemins ?

Là encore, un faisceau d’indices se dessine, mais toujours sans certitude ! Presque partout où le couple passe, on retrouve des patronymes originaires de la région de Bütten : Eschenbrenner à Echenay, Porté à Lafauche, etc… Pourquoi ne pas imaginer qu’un bouche à oreille se soit mis en place entre la Haute-Marne et Bütten, s’appuyant sur les potentialités d’emploi et de logement ?

Et le choix de la profession ?

L’industrie du fer en Haute-Marne, très active à cette époque et employant de nombreux bras, aurait pu lui proposer un emploi. Mais Philippe est un rural, un terrien, et sans doute cherche-t’il plutôt d’emblée dans cette direction. A-t-il déjà une expérience des moutons ? Quoi qu’il en soit, il sera toujours fait mention, après quelques années, de sa profession de berger dans tous les actes ou documents que j’ai pu consulter.

Le voici donc en Haute-Marne !...

Le premier élément incontestable pour reconstituer leur parcours est le recensement de 1846 du village de Lafauche. Philippe Vithmer (sic) est domestique à la ferme de Lavaux, écart de Lafauche (2). Mais il peut y être depuis quelques années déjà ! Né en 1820, il a donc 26 ans et non 24 comme le mentionne le préposé au recensement. Catherine « Roubeck » (Ah, l’accent !) y est également domestique.

Rien ne peut objectivement laisser supposer qu’ils soient venus ensemble de leur région de naissance. Aussi, en l’absence de preuve, je m’abstiendrai de toute déduction hâtive !

Ce qui est sûr, c’est que les deux «pays » se marieront à Lafauche l’année suivante, le 31 juillet 1847, comme je l’ai déjà évoqué.

Recensement de Lafauche en 1846 - AD52

Recensement de Lafauche en 1846 - AD52

De son union avec Catherine RUBECK naîtront au moins 8 enfants et c’est grâce à eux que l’on peut reconstituer leur périple Haut-Marnais.:

Nicolas Justin (°30/4/1848), Marie Catherine Rose (°7/4/1850) et Marie Catherine Emilienne (°23/3/1852) naissent à Lafauche (52) où est domicilié le couple.

Recensement de Lafauche en 1851 - AD52

Recensement de Lafauche en 1851 - AD52

Puis, le couple « migre » vers Sailly où naît Marie Augustine (°15/12/1854) avant de déménager vers Poissons (en 1855, ils habitent au lieu dit L’Ile d’Aliron et en 1857, Rue Neuve) où Catherine Alix (°22/11/1857) verra le jour.

C’est probablement vers cette période, entre 1851 et 1856, que Philippe change de métier. De journalier, il devient berger et il sera ainsi reconnu jusqu’à sa retraite. Légère ascension sociale ! Il est possible (mais non sûr) qu’il fut berger communal. Cela expliquerait cette petite aisance matérielle puisqu’apparait un jeune domestique, Philippe Mélaire, à leur domicile. A l’époque, quelques ovins font un complément de revenus pour beaucoup de foyers mais il y a une contrainte. Il faut les surveiller ! Comme le travail ne manque pas, c’est un vrai problème. Pendant des siècles, on a confié cette tâche à un enfant ! Mais maintenant, les enfants sont à l’école ! (enfin, autant que faire se peut !) Alors, on engage à plusieurs un berger et on lui confie la garde du troupeau ainsi constitué ! Le matin, il suffit d’ouvrir la porte de l’étable et les animaux sortent spontanément sur la rue rejoindre le troupeau et le soir, ils rentrent seuls dans leur étable qu’ils reconnaissent parfaitement.

Recensement de Poissons (52) en 1856 - AD 52

Recensement de Poissons (52) en 1856 - AD 52

Mais reprenons le fil de l’histoire !

Entre 1856 et 1861, nouveau déménagement vers Effincourt où Jean Camille (mon arrière-grand-père) naîtra (°7/3/1859). Puis départ vers Saudron, à une lieue, où Marie Victorine (°29/9/1860) et Paul (°4/7/1863) viendront au monde.

Recensement de Saudron en 1861 - AD 52

Recensement de Saudron en 1861 - AD 52

Catherine RUBECK a alors largement dépassé la quarantaine et l’on peut logiquement penser que la ménopause met un terme à ses grossesses.

En 1865, le 13 juin, le couple perd Marie Augustine, âgée de 11 ans. Son décès sera enregistré à Poissons. Le couple a t-il encore déménagé ?… Peut-être pas car en 1866, ils apparaissent encore sur le recensement de Saudron.

5 ans au même endroit !!! La fin de mes tracas ? Hélas, non ! Le nomadisme professionnel reprend…

Recensement de Saudron en 1866 - AD 52

Recensement de Saudron en 1866 - AD 52

En 1869, décès d’un second enfant, Marie Victorine, le 14 février 1869 à Pansey où réside alors le couple, sur la route Impériale de Joinville à Nancy (qui n’était pas la grand-route que nous connaissons maintenant mais c’est une autre histoire).

La guerre de 1870 viendra jeter un voile sur leurs pérégrinations. En effet, il n’y eu point de recensement en 1871, pour cause de guerre, évidemment. 10 ans de lacunes et deuxième trou !

Vers 1876, la famille, qui n’en est plus à un déménagement près, s’est installée à Gillaumé. Philippe est toujours berger.

Comment ont-ils vécu cette guerre ? Ont-ils été considérés comme des étrangers, des boches avec cet accent que l’on devine ? car déjà à Lafauche en 1851, le préposé au recensement écrivait le nom de naissance de Catherine « Roubeck » et précisait « Bavière » comme lieu d’origine !

En 1876, celui de Gillaumé fait du zèle… Ou du moins complète-t-il très précisément le registre. Pour la première (et unique) fois, il note pour Philippe né à Bitten (sic) et pour Catherine, née à Bliesthaleim (re-sic).

Recensement de Gillaumé en 1876 - AD 52

Recensement de Gillaumé en 1876 - AD 52

En 1881, le couple, vieillissant, est encore domicilié à Gillaumé. Philippe exerce encore son métier de berger mais les enfants sont partis. Ne restent avec eux que deux petites filles.

Recensement de Gillaumé en 1881 - AD 52

Recensement de Gillaumé en 1881 - AD 52

Mais, fidèles à leur vie itinérante (même si ce n’est jamais de longs voyages), ils quittent Gillaumé et viennent s’installer à Echenay. On les y retrouve au recensement de 1886. Ils ne le savent pas mais ce sera leur dernier lieu de résidence. Philippe a maintenant 67 ans et il apparait alors comme manouvrier. Fini les moutons !

Recensement d'Echenay en 1886 - AD 52

Recensement d'Echenay en 1886 - AD 52

Les années passent et le XIXe siècle s’éteint doucement. Tout juste connaitront-ils un peu le suivant…

Lors du décès de Philippe, le 20 juin 1900, le curé indique « Fils de parents inconnus » sur les registres de catholicité paroissiaux. Faut-il voir là un mystère de plus ? Catherine est encore de ce monde et, même au cas où elle n’ait jamais rencontré la famille de son mari, elle doit au moins connaître ses origines. Peut être n’a t-elle pas été interrogée par le curé qui signifie ainsi à sa façon que Philippe n’est pas originaire de la paroisse.

Catherine, elle, décédera le 30 novembre 1901 à Echenay, à presque 83 ans, chez Nicolas FICKINGER, son gendre, époux de sa fille Catherine Alix Marie qui l’avaient recueilli.

La Haute-Marne leur aura offert un avenir que l’Alsace n’aurait peut-être pas pu leur donner à cette époque. Ainsi se termine la vie de mes arrières-arrières-grands-parents. Beaucoup de renseignements, un parcours pratiquement reconstitué, quelques faits concrets mais rien qui permette de se faire une idée sur ce qu’ils étaient vraiment.

Il faut se faire une raison. Tout connaitre d’une vie est et restera une chimère. Dommage !

Ce dont je suis sûr, c’est que leurs enfants, en quelque sorte fils « d’immigrés », se sont intégrés dans la région au point de faire penser aux générations futures qu’ils en étaient originaires. Evidemment, l’histoire a une suite… celle de leurs enfants !

Et si les parents de Philippe sont inconnus du curé d’Echenay en 1900, je les ai retrouvés et ce sera aussi un autre chapitre !…

  1. Pour en savoir plus, lire par exemple, Emigration Alsacienne aux Etats-Unis 1815 – 1870 – Nicole Fouché – Publications de la Sorbonne, 1992 et le site Robert-weiland.org

2) http://edifices-parcs-proteges-champagne-ardenne.culture.fr/52_lafauche_domaine_lavaux.php

Sources :

AD 52 Etat civil et Recensements

AD67 Etat civil et Recensements

Registres de Catholicité – Cure de Poissons (52)

Et surtout l’incontournable livre « Bütten im Krummen Elsass : wer waren unsere Vorfahren ? » (Qui étaient nos ancêtres ?) par Doris Wesner

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