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Découvrez l'histoire d'Echenay, petit village de Haute-Marne !

Ce blog retrace la petite et la grande histoire d'Echenay Haute-Marne sous forme de petits articles, au fil de mes recherches et découvertes généalogiques.

DANS LES PAS DE JEANNE D'ARC - Veme CENTENAIRE - 1429 / 1929

Publié le 15 Avril 2021 par Petite et Grande Histoire d'Echenay in Ca s'est passé près d'Echenay

La découverte d’un vieil article paru dans La Revue des Jeunes (Organe de pensée catholique d’information, d’information et d’action) du 25 mai 1929, me donne l’occasion de m’éloigner (mais pas complétement) du village d’Echenay, sujet de mon blog. Je vous laisse le découvrir… Il intéressera peut-être Lorrains et Hauts-Marnais. Quand journalisme, grande histoire et généalogie se rencontrent ! Le texte de l’auteur est ici reproduit en italiques. 

DE LA MEUSE A LA MARNE, PREMIERS JALONS SUR LA ROUTE D’ORLEANS"

"PAGNY-SUR-MEUSE, à 14 kil. de Vaucouleurs, le 22 février 1929, vers midi.

Le village minime, d’aspect gris et peu accueillant. Pourtant ce cabaret : Au rendez-vous des cheminots. J’y entre. La tenancière, grosse mère rouge, et sa fille plus pâle. Salle où brûlent plusieurs lampes électriques, car la dépense est forfaitaire, et le soleil ne se montre pas si souvent ! Il y en a aujourd’hui, j’aperçois au mur une fresque due à quelque épigone (imitateur) du douanier Rousseau : c’est le quai de la gare, le train va partir, et l’on y hisse à bout de bras une voyageuse de format encombrant pour laquelle put poser mon hôtesse.

Un couvert est déjà mis. Arrive et s’installe à deux pas de moi un gas (sic) de l’Est, 45 ou 50 ans, mutilé. Il a un crochet de fer nickelé en place de main droite. Nous causons :

- Parle-t-on des fêtes qui auront lieu demain à Vaucouleurs, de la chevauchée de Jeanne d’Arc ?

- Pas beaucoup. Jeanne d’Arc, tout le monde la connaît. On a été à Domrémy, on a vu la basilique. Et puis il fait trop froid.

La mère des cheminots, accoudée au comptoir interrompt :

- En mai, il y aura des fêtes à Orléans, et mes filles y iront.

Un roulement. Le tambour du village bat sa caisse au carrefour et annonce que le feu est au bois.

- Oui, il y a une heure que je le sais, dit le mutilé. Quelque gamin qui aura allumé une cigarette. On va tous y aller.

- Comment l’éteindrez-vous ? en faisant des tranchées pour le circonscrire ?

- Vous l’avez dit. Çà nous connaît, hein ? les tranchées. Et en frappant dessus avec des baguettes.

Le bois, propriété de la commune ici comme dans toute la Lorraine, qui de temps immémorial ne se chauffa pas autrement. Chaque habitant en a sa part gratuite, soit qu'il aille la couper lui-même, soit que la commune s’en charge pour tous à raison d’une redevance due par chacun. Jeanne a connu ce régime. Chaque foyer qui se fonde y a droit, et on les compte ainsi avec vérité par feu. (Cet usage existe encore à Echenay et se nomme l’affouage)

J’apprends cela par le mutilé, bel homme au regard droit, vêtu de velours, demi garde-chasse, demi régisseur. Le Lorrain me parle des Flamands, des gas du Nord qu'il a appris à connaître pendant la guerre et qu’il aime ; puis de sa fille qui est au couvent à Dijon. [ ]

Il se plaint de l’abandon de la victoire, de l’Alsace qu’on n’a pas su comprendre, des Français du Midi, bons seulement pour être fonctionnaires, - et là détestables, - qu’on y a envoyés.

A la sortie de Pagny, trois petites filles sautent au soleil sur la route encore durcie par le gel, et chantent : « Ça va bientôt être le printemps... » Elles recommencent le rondeau de Charles d'Orléans sans s’en douter. Ainsi furent ces trois amies de Domrémy, Jeannette, Mengette, Mauviette (ces 2 dernières, amies très proches de Jeanne d’Arc).

Je longe la Meuse. Prairies à demi inondées et glacées ; ondulations relevées en coteaux boisés ; petits villages où diminue la population et dont certaines maisons sont écroulées.

Vaucouleurs s’annonce par la fine aiguille d’ardoise qui surmonte son clocher. Elle aussi se présente d’abord comme un village, il y a des tas de fumier devant les maisons (qui se nomment « usoirs ») dans la rue qui n’est que la continuation de la route. Puis elle prend le caractère d’une petite ville, moins que le Charmes de Barres, mais elle lui ressemble. Toujours le même principe : un château sur un coteau qui commande le fleuve ; des maisons dans le bas, enveloppées par une plus faible enceinte que celle du château ; et par la suite des temps, hors même de cette enceinte se sont construits d’autres logis. Le « castel » de Vaucouleurs, disait Jeanne.

Longeant à droite l’église, qui est collée sur le flanc du coteau, j’y entre. Voûtes peintes, architecture gréco-romaine. Une jeune fille arrange l’autel où se voit la statue de Jeanne d’Arc debout, moitié bergère et moitié pèlerine. Elle me fait voir tout près la statue de Notre-Dame des Voûtes qui était jadis dans la chapelle castrale devant laquelle pria la Pucelle. Une tête insignifiante a remplacé l’ancienne ; le corps disparaît sous des mousselines que la jeune sacristine écarte pour me montrer une entaille faite à hauteur des genoux par quelque brise-image. Vierge du XIIIe siècle, assise, et qui portait un Jésus.

Par des degrés branlants bordés de maisons, je monte à la butte où s’élevait le château.

La chapelle castrale reconstruite en pierre blanche se profile sur le beau ciel bleu d’hiver. Parmi les cottes bleues aussi des compagnons qui s’affairent, une soutane : le doyen de Vaucouleurs, M. Chaupin, septuagénaire qui sort de maladie. Pour respirer un air moins froid, il tient devant sa bouche un foulard noir.

Pour l'origine de cette photo, voir à la fin les "sources"

Pour l'origine de cette photo, voir à la fin les "sources"

Accueilli comme ami d’Achille Glorieux, il me fait descendre à la crypte par l’escalier ancien placé le long de l’édifice et auquel un autre correspond sur l’autre flanc ; tous deux communiquent par un étroit couloir sur lequel, au centre et sous le chœur, s’ouvre la crypte.

Parmi les témoins de l’histoire de Jeanne d’Arc, en est-il un plus authentique ? Rien n’a changé ici. Un carré voûté en ogives, dont les arceaux retombent au centre sur un massif pilier, et aux murs sur des chapiteaux à faible saillie. Dans le haut, deux petites fenêtres-soupiraux, ogivales, aux vitres serties de plomb. Sous chacune il y avait place pour un autel, et la statue de Notre-Dame des Voûtes était entre les deux. Sans doute fut elle mutilée quand la chapelle fut ruines avec le château, et cette crypte transformée en une bergerie, - ce qui dura jusqu’en 1867. [ ]

De ce coteau, l’on a une vue étendue sur la vallée de la Meuse et ces prairies toujours inondées qui mettent les pieds dans l’eau au bas de Vaucouleurs, - sur les coteaux boisés, sur tant de villages semblables à Domrémy quitté. Jeanne demeure un instant près du tilleul aujourd’hui millénaire ou peu s’en faut, un bel arbre déjà alors. [ ] La porte de France, voûte à plein cintre, coiffée de tuiles existe toujours, alors que le rempart est rompu, le fossé comblé. Rien d’une porte de forteresse à la Vauban, mais capable de résister. Une voûte congère qui a des assises, de la profondeur, sous laquelle on peut tenir ; même enfoncée la porte de bois dont les gonds tournent dans deux grosses pierres qui, à droite et à gauche, sont parties intégrantes de la voûte. Elle n’est pas bien haute. Un cavalier de haute taille se baisse pour ne pas heurter le cintre.

Jeanne débouche par-là, le 23 février vers trois heures, vêtue de gris et de noir, jupe courte sur ses guêtres, talonnant déjà son cheval. On ne reverra jamais une grisette comme cette pucelle.

Le chemin est montant, malaisé, neigeux par endroits ; les feuilles mortes se sont accumulées au pied des haies dépouillées ; aucune pousse verte n’annonce encore le printemps. Les horizons se déploient vastes et nus. Grisaille des bois, qu’éclaircit parfois le tronc lisse, svelte et blanc d’un bouleau. Sur cette toile grise, des sapins sont brodés en soie verte au plumet. Monts et vaux. Pas des chevaux. Vol de corbeaux. S’envole une pie criarde en robe impartie, noire et blanche. On entend une hache qui taille sa part dans le bois.

Assez vite, le soleil couchant ; puis la lune luit faiblement. Cendres en rond des feux de bergers ou de bûcherons ; et cette rouge braise, le cœur de Jeanne sur le bûcher éteint de Rouen.

L’auberge Jacquin, à Houdelaincourt, nuit tombée. Y entrent juste avant moi deux personnes emmitouflées, dont l’une se révélera l’hôtesse. Jacquin allait refermer la porte sur elle.

- Il n’y a plus personne ?

- Si, quelqu’un encore. Pouvez-vous me loger ?

- Et sans doute vous donner à dîner ?

- Naturellement.

- C’est la patronne qui va vous le dire.

Rapide examen. Assentiment. Au fond une grande cheminée à manteau de pierre, mais elle ne sert plus que de passage au tuyau de la cuisinière installée au milieu de la pièce. S’y chauffe un grand garçon bien découplé, marchand de bois, vais-je apprendre. La mère de l'hôtesse apprête des gardons pêchés par Jacquin dans la rivière. Deux petites filles, et leur sœur bébé, sage dans son haut fauteuil.

Nous nous asseyons tous à la même table de famille. Chère exquise : les gardons arrosés de vin rouge, aussi bons qu’aloses de Loire, pommes de terre accommodés à la crème. Une tourte un peu lourde, mais où il est entré du beurre et des œufs.

Le matelas de dessous de mon lit est de plume à l’ancienne mode. L’hôtesse m’a dit :

- Je ne vous mets pas d’eau dans la cuvette, elle gèlerait.

Il m’a été facile de retrouver cette famille d’hôteliers dans le recensement d’Houdelaincourt de 1926. Louis Paul Jacquin est né en 1893 dans ce village, sa femme, Marie Frussotte, en 1903 à St Joire. Les 2 grandes filles sont Simone, née en 1921, et Suzette en 1924. Le bébé dont parle Mabille se prénomme Micheline, née en 1928 (recens. 1931).

Ce matin du 23 février, sur la grand’route d’Orléans, elle s’appelle ainsi, et je suis encore en Lorraine, quoiqu’au seuil de Champagne, - sur la route qui traverse d’austères villages (Bonnet, Mandres), une auto croise le piéton et s’arrête. Achille Glorieux en descend ; nous nous donnons une poignée de mains qui vaut une accolade.

- Je m’attendais à vous voir, me dit-il, mais j’aurais voulu que vous ne fussiez pas seul à faire ces étapes. En tout cas, vous aurez ce soir le gîte qui vous convient. Passez par Echenay et Poissons ; prenez le chemin de traverse qui conduit à Saint-Urbain. Sinon l’abbaye tout entière, le logis des hôtes y existe encore ; son propriétaire actuel, M. Pierret, vous y attend.

Voici le village de Saudron, aux maisons coiffées de tuiles creuses. J’en avise une où, par la porte ouverte, je vois luire dans l'âtre un feu de bois. Midi approche, la soupe cuit entre l’homme et la femme, — ainsi jadis entre Jacques d'Arc et Zabillet Romée.

- Pour aller à Echenay, s’il vous plaît ?

- Par la gauche, du côté de l’église, mais attendez, dit l’homme, je vais vous donner un bout de conduite.

Nous dévalons ensemble un mauvais chemin caillouteux, passant devant le monument aux morts, - il y a trente noms pour cent-cinquante habitants. Nous franchissons un ruisseau (L’Orge).

- Montez maintenant droit devant vous. En haut, à la croix, vous prendrez à gauche. (Ce chemin empierré qui relie Saudron à Echenay existe toujours et sert à la desserte des parcelles agricoles. Il longe le site controversé dit « de Bure » – expérimentation de stockage de déchets nucléaires en passant par les anciennes prairies de Charfou)

Neige et glace. On peut avancer à pied, mais un cavalier serait forcé de tenir son cheval par la bride pour qu’il ne bronche point. Je me trouve sur une sente à peine tracée à travers un haut plateau d’où la vue s’étend au loin. Sur les champs où le blé sommeille, sonne cet angélus dont l’enfant de Domrémy aimait les cloches. Chemins de neige dans les bois, car elle n’y a point fondu. Ailleurs la terre est couleur de chaume ; un lièvre y peut courir sans être vu.

Point d’autre auberge à Echenay que le cabaret tenu sans enseigne par la femme du maréchal-ferrant. Je toque à la porte, j’entre. Deux ruraux en vêtements noirs du dimanche choppent à la même table où mangent trois ouvriers électriciens — on électrifie la région — et le compagnon forgeron qui supplée le vieil homme taraudé par de cruels rhumatismes. Les visages de ces gens sont encore ceux qu’a peints Lenain. Ils se rangent pour me faire place.

Tout de suite, j aiguille la conversation sur la chevauchée.

- Ça fait du bien au commerce où ça passe, dit sentencieusement un des hommes en noir, barbon dont la pensée à première vue prosaïque nécessite un commentaire.

- Il veut dire, m’explique un des électriciens que c’est de la vie. On a besoin d’un peu d’animation, par ici. Ce que c’est mort !

- Le fait est que je n’ai pas rencontré grand’monde sur la route, mais j’ai vu une drôle de bête. J’aurais dit un chien policier ; mais sans son maître, à une bonne distance du premier village rencontré ensuite, ça m’a étonné.

- Çà serait plutôt un des loups qu’on a vu sortir des bois cet hiver. Ils n’oseraient pas s’attaquer à un homme debout, mais faut pas tomber, ou on est perdu.

- Paraît, dit le jeune forgeron, reparlant de Jeanne d’Arc, paraît quelle elle a passé pas loin d’ici quand elle allait à Saint-Urbain. Elle a été à Soulaincourt, mais elle a évité Sailly.

Là-dessus, il retourne à sa forge. Et son patron, qui me fait vis à vis :

- Connaissez-vous la généalogie de Jeanne d’Arc ?

- Mon Dieu, comme tout le monde : les noms de ses proches.

- Mais les descendants de ses frères ? Eh bien, moi, j’ai vu une généalogie d’eux sur parchemin, et j’en suis. Ils s’appelaient du Lys, n'est-ce pas ? Vous voyez, je suis renseigné.

Je le regarde mieux : un français de soixante ans, sans nul trait caractéristique au physique ni au moral, si ce n’est peut-être, à travers sa résignation, un regret profond de ne plus pouvoir travailler.

Il a une autre tristesse. - Plus personne ici, me dit-il, plus de jeunesse. Les maisons s’écroulent, on ne les achète que pour les démolir. Sans les deux familles belges que le comte de Pimodan a installées dans ses fermes, ce serait le vide. (Il s’agit de la famille Allemeersch, originaire de la région d’Assebrouck, fermiers des Pimodan. En 1931, 9 personnes travaillent à la ferme, famille et employés).

- Et les gens du pays s’entendent bien avec ces Belges ?

- Ce sont des gens contre qui l’on n'a rien à dire, ils ne sont point désagréables. Le seul ennui c’est qu'ils ne parlent que flamand, les vieux, du moins. Quand ils viennent à la forge pour un cheval et qu'ils causent entre eux, c’est ennuyeux qu’on ne puisse pas les comprendre.

Je le quitte en songeant que c’est très bien d’électrifier ces campagnes à demi mortes, mais les galvanisera-t-on ? Les dernières paroles de cet arrière-neveu de Jeanne d’Arc sont pour m’exprimer un profond étonnement quand il apprend que je fais route à pied.

- Mais enfin, lui dis-je, l’immense majorité des Français sert dans l’infanterie ; et ensuite, ils ne veulent plus faire dix kilomètres !

- C’est pourtant vrai, me répond-il.

Il est très probable qu’il s’agisse de la famille de Pierre Leseur (°1887), charron d’Echenay. Sa fiche militaire nous apprend qu’en plus de cette activité métallurgique, il détenait un droit d’exploitation de buraliste et donc pourquoi pas, une activité de cafetier qu’aurait pu tenir son épouse Marie Thérèse.

Par un val solitaire, entre des bois de hêtres, de sapins et de charmes (vers Aingoulaincourt), je m’achemine vers Poissons, puis, au sortir de la petite ville, me retourne pour la voir d’ensemble. Un affluent de la Marne la traverse, un mont la domine où l’on a placé une statue de la Vierge. Deux clochers. Autrefois ceinte de remparts, Jeanne d’Arc dut la contourner dans cette nuit du 23 au 24 février où elle alla demander l'hospitalité aux moines de Saint-Urbain. (La Vierge domine le Mont Chatel et la rivière évoquée est Le Rongeant. Il existait alors 2 églises à Poissons, St Amand et St Aignan ; St Amand sera détruite quelques années après le passage de l’auteur, seule subsistera St Aignan).

Ce sont eux qui ont fait la route par laquelle elle s'engage et qui subsiste, quoique par endroits oblitérée jusqu’à être méconnaissable. De cinquante en cinquante mètres, des bornes se font vis à vis où devaient être plantées des croix de fer forgé, si, j’en crois les trous de bellement. On monte à flanc de coteau entre des vignes à gauche, et à droite une profonde vallée d’où s’élève une pente boisée. Impression grandiose de cette solitude aimée des méditatifs. C'est ensuite un bois où nuls pas ne marquent la neige, et un plateau où cessent les bornes, où le chemin n'est plus guère tracé. Puis on redescend par d’abrupts sentiers en lacets, comme en pays de montagne.

Dans la nuit, écrasée de fatigue, Jeanne va, résistant mal au désir de se laisser tomber sur l’encolure de son cheval. Parfois glisse entre les branches un renard ou un loup. Les hommes de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy se disent qu’on boirait volontiers un coup de vin ; ils savent qu’il y en a du fameux dans les celliers de l’abbaye. (Jusqu’à l’épidémie de phylloxéra du début du XXe siècle qui anéantit une large part de la vigne française, la région de Joinville était connue pour sa production de raisins viticoles. On en distingue encore les traces.)  

Et surgissent enfin les pauvres maisons de pierre grise, dominées ici comme à Poissons par deux clochers, celui de l’église abbatiale et celui de la paroisse. La petite troupe traverse le bourg, et tourne à gauche où s’entrevoit dans l’ombre l’ogive d’un portail. On heurte ; on n’attend guère. Passée une étroite cour intérieure, c’est le quartier des hôtes où le Père cellerier accueille les survenant harassés. Court repas à la flamme. Court sommeil jusqu’à l’heure où les cloches de mâtines réveilleront l’enfant désormais vouée à la peine et à l’honneur.

Par ce même chemin de Poissons viendront, en 1793, les énergumènes qui détruiront le couvent, pillant les celliers, n’épargnant que ce quartier des hôtes et que l’antique porche d’entrée, rougi par les incendies. (Quartier des hôtes rhabillé à la gréco-romaine au XVIIIe siècle, mais où des ogives mal murées attestent les antiques pierres demeurées en place, seulement retaillées.)

Cette nuit anniversaire, - à cinq siècles de distance, - nous sommes bien à la place même où Jeanne s’assit au foyer des Trinitaires. M. Pierret (à priori le propriétaire des bâtiments subsistants de l’abbaye – mention au recensement) nous montre sur la «taque» de fonte (la plaque de cheminée) le T, l’initiale emblématique de l’ordre qui, au nom de la Sainte Trinité, rachetait les croisés captifs en Terre-Sainte. (Jeanne, elle, ne sera point rachetée, mais vendue et revendue, passant de main en main, du bâtard de Wandonne à Jean de Luxembourg et aux Anglais).

La flamme ondoie sous l’ample manteau de la cheminée ; elle se tord et fait se lever des visions.

Demain Weygand*, qui continua les croisés (fera comme) en Syrie, prendra la parole à l’ombre du seul des deux clochers de Saint-Urbain resté debout, et il dira la croisade de la sainte de la Patrie.

Puis, venus de la Meuse avec elle, avec elle aussi nous franchirons la Marne, et ce sera à Joinville.

- Ô destins inscrits dans les noms...

A. Mabille de Poncheville. »

 

* Il s’agit du Général Weigand, ancien bras droit de Foch, qui appuya les actions menées pour le culte de Jeanne d’Arc et devint plus tard Président de l’Association universelle des amis de Jeanne d'Arc.

Une recherche sur cette manifestation de St-Urbain dans la presse de l’époque m’a permis d’en connaitre le déroulement : Cérémonie présidée par Weigand, allocution par Mgr Rémond, aumônier de l’Armée du Rhin, inauguration de la plaque commémorative sur la façade principale de l’église, messe conventuelle sonnée à 10 heures (car jour de jeûne) – source : journal L’Intransigeant, 24 février 1929

Quelques mots sur André Mabille de Poncheville : Originaire de Valenciennes, journaliste, poète, critique littéraire, écrivain, historien, il fut l’auteur d’une soixantaine d’ouvrage et fut correspondant régulier de La Croix, du Figaro, du Télégramme et de La Libre Belgique avant la Seconde Guerre mondiale. Il décède en 1969.

De son côté, Achille Glorieux, né le 9 avril 1883 et mort le 24 février 1965 à Roubaix (Nord), était un gros industriel du textile. C’est à son initiative que fut célébré le Ve centenaire de « La chevauchée fantastique de Jeanne d’Arc », thème de diverses manifestations partout en France autour de 1930.

Ainsi s’achève ce périple de la Meuse à la Marne riche en détails. Il est bien rare qu’une narration de voyage donne suffisamment d’indices pour permette d’en retrouver les protagonistes. Et puis, tous les lieux évoqués, je les connais et les ai reconnus dans ses descriptions. Ce fut donc un plaisir que j’ai souhaité partager.

 

Sources principales :

- Rétronews: La Revue des jeunes, 25 mai 1929

- AD 52, 55, 88

- Site Maitron

- Généanet (Anne Chatignon)

- Gallica

- Wikipédia

Et peut-être d’autres que j’ai pu oublier de mentionner.

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