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Découvrez l'histoire d'Echenay, petit village de Haute-Marne !

Ce blog retrace la petite et la grande histoire d'Echenay Haute-Marne sous forme de petits articles, au fil de mes recherches et découvertes généalogiques.

OU IL EST QUESTION DE POMMES DE TERRE - LEZEVILLE 1764

Publié le 29 Avril 2020 par Petite et Grande Histoire d'Echenay in Ca s'est passé près d'Echenay

Il y a longtemps déjà, lors d’une recherche sur mes ancêtres vivants à Lezeville (52) au XVIIIeme siècle, j’étais « tombé » sur un document qui attira mon attention. Il y était question de pomme de terre…

 

Mais avant d’évoquer ce document, attardons-nous un instant sur ce petit village haut-marnais dont la particularité est d’être à la « frontière » de la France, du Barrois et de la Lorraine, "posé" à quelques lieues seulement de l’actuel département de la Meuse et de celui des Vosges.

 

« Commune du canton de poissons, à 47 kms de Chaumont, au pied du mont Laloire, entre la Saulx et l’Ornain. Le territoire, qui est traversé par le chemin de grande communication N° 22 et par un chemin de grande communication, a 996 hectares d’étendue.

On trouve un étang au nord, à l’extrême limite du département. Le château est près du village. Cette commune, qui possède 255 hectares de bois et 22 de prés, à une population de 198 habitants. L’église, dédiée à St Esvres, a un desservant.

 

En 1789, cette église, qui avait Harméville pour annexe, était du diocèse de Toul, doyenné de Reynel. La paroisse dépendait de la généralité de Champagne, élection et bailliage de Chaumont, prévôté d’Andelot. La seigneurie était divisée entre deux laïques, MM Delavaux et Dupuis, qui tenaient, le premier la seigneurie de France, et M. Dupuis celle de Lorraine ; car, avant la réunion de cette province, il y avait cinq familles Barisiennes à Lezéville sur quarante qui formaient la communauté. Le curé était alternativement français ou lorrain et les barisiens ressortissaient de la prévôté de Gondrecourt.

 

Au XII et XIII siècle, Lezéville appartenait, comme Laneuville, à la famille d’Apremont, qui a donné le droit de pâture sur le territoire, et l’on y a trouvé des cercueils de pierre renfermant, avec des ossements, des armures et des vases de terre. Nous avons parlé, à l’article Laneuville, du camp romain qui est près de Lezéville. On prétend qu’il y avait aussi un château fort dans lequel la tradition place un châtelain du nom d’Euchère. » Source : Extrait de « La Haute-Marne Ancienne et Moderne » par Emile JOLIBOIS - Imprimerie et Lithographie Ve MIOT-NADANT – 1858 –

 

Mais voici le détail de ce document :

 

« Par l’examen que nous avons fait de la requeste présentée par les habitans de la partye francoise de Lezéville et pièces y jointes il nous paraît qu’ils sont bien fondés à se défendre de la demande contre eux formé par les Seigneurs et …….. dudit lieu et conséquament qu’ils peuvent être autorisés : ces Messieurs en qualité de Décimateurs(*) des menues dixmes (*) demandent la dîme d’un fruit que l’on nomme pomme de terre, fruit dont la culture n’est connue que depuis vingt années au plus, dans quelques paroisses du ressort de ce bailliage ou il est de principe dans la coutume du bailliage de Chaumont que ce n’est point le terrein qui est décimable mais le fruit, que tout fruit n’est pas décimable mais seulement ceux que l’usage y a assujettis et que les habitans cultivateurs peuvent emplantés ………… de leur terrein en fruits non décimables ; ou dans l’espèce la pomme de terre n’est point décimable puisque l’usage ne ly apoint assujetti à Lezéville, on a cultivé ce fruit que dans une partye des ……… Les habitants ont la faculté d’emplanter … le canton ……….. qui fait ……. du finage en fruits non décimables, dès lors les seigneurs ……nous paroissens mal fondés dans leur demande et qu’il y a justice a autoriser les habitans cy deffendu puisque …… sauf à se pouvoir d’une nouvelle autorisation sur lapel ………

 

A Chaumont le 11 février 1764 »

 

Pour mieux comprendre ce texte, reportons-nous encore une fois au « Lexique historique de la France d’Ancien Régime » :

 

Décimateur : Celui qui perçoit les dîmes d’une paroisse

 

Dîmes : Selon le droit canon, la dîme est prélevée « sur tous les produits des champs et des jardins, sur les produits du bétail, sur les profits de la pêche et des moulins à eau et à vent, sur les bénéfices de l’industrie, de la chasse, et même du métier militaire. » Mais très vite, les dîmes sont restreintes aux dîmes réelles portant sur les fruits de la terre et des troupeaux.

 

On distingue :

1)les grosses dîmes sur les revenus importants (froment, seigle orge, avoine et vin).

2)Les menues dîmes sur les légumes et les fruits des arbres.

3)Les dîmes de charnage sur le croît des animaux.

 

Autre nuance…

La dîme dite solite est une dime en usage depuis longtemps ; elle est dite insolite lorsque le décimateur la demande sur un revenu autrefois non concerné (ce qui est le cas ici de la pomme de terre !). Si une dîme insolite est perçue sans difficulté pendant 40 ans, elle devient dîme d’usage, donc solite (ce qui explique la réaction des habitants de Lezéville !).

 

Les planteurs de pommes de terre - Jean François Millet

Les planteurs de pommes de terre - Jean François Millet

 

On saisit ainsi beaucoup mieux ce qui anime les villageois de Lezéville.

Malgré les quelques mots que je n’ai pu déchiffrer, la demande en justice est claire. Il leur semble profondément injuste et contre les usages d’être imposés sur ce nouveau « fruit » et leur « requeste » semble être reconnue comme valable sur la base des dits « usages » en vigueur à cette époque.

 

L’intérêt de ce texte est évident : Il permet de dater assez précisément l’arrivée de la pomme de terre dans cette région à cheval sur la Champagne et la Lorraine vers les années 1745.

Sans doute eurent-ils quelques réticences au début à se laisser convaincre par ce « fruit » curieux poussant en terre mais nul doute qu’après quelques essais, ils en tirèrent un grand bénéfice alimentaire. Louis SIMON, paysan de la lointaine contrée du Maine n’écrivait-il pas dans ses mémoires quelques années plus tard « je ne dirai rien du bien immense que nous fait la pomme de terre » (voir le livre « Souvenir d’un villageois du Maine, Louis Simon » d’Anne Fillon).

 

A l’heure où les grandes périodes de disette sont encore des souvenirs très présents, l’arrivée de la pomme de terre a du paraître comme une aubaine pour une population craignant encore d’en subir les effets. Aussi sont-ils prêts à défendre leurs intérêts contre une imposition déjà lourde et qui, de plus, leur apparaît comme une injustice par rapport aux usages en vigueur.

 

Mais tout cela sera « balayé » par la révolution quelques décennies plus tard… 

 

Sources :

AD52 (j’ai hélas égaré la cote exacte, certainement en série B)

 

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