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Découvrez l'histoire d'Echenay, petit village de Haute-Marne !

Ce blog retrace la petite et la grande histoire d'Echenay Haute-Marne sous forme de petits articles, au fil de mes recherches et découvertes généalogiques.

BERTHELEVILLE, PETIT VILLAGE LORRAIN, UN CAS UNIQUE EN FRANCE ? - AN IX / 1853

Publié le 19 Mars 2020 par Petite et Grande Histoire d'Echenay in Ca s'est passé près d'Echenay

Quand, au début des années 90, je découvris lors d’une balade « l’écart » de Bertheléville, je me souviens avoir eu l’impression instantannée d’avoir remonté le temps.

« Ecart », ce nom donné aux hameaux éloignés d’un village, est bien trouvé pour Bertheleville ! Quittant la D10, il faut s’engager sur l’un des 2 petits chemins maintenant goudronnés pour arriver au village. Par l’un, vous comprenez immédiatement être entré dans une petite cité ouvrière, par l’autre, qu’il y a un château.

L'un des 2 ponts de Betheléville

L'un des 2 ponts de Betheléville

Dans un cas comme dans l’autre, il vous faudra franchir la « Maldite » pour pénétrer dans le village. C’est ce petit cours d’eau qui faisait fonctionner la forge dont l’existence est avérée depuis au moins le XVIIeme siècle. Et puis il y a ces immenses forêts qui entourent le village et qu’on devine encore plus fournies que maintenant à des époques lointaines.

Une force motrice, du combustible, du minerai, tout était réuni pour une exploitation métallurgique…

Il devient alors évident que Bertheléville ne fut rien d’autre qu’un domaine agricole et industriel employant de nombreuses familles, qui à la forge, qui au domaine agricole.

Sans faire ici la généalogie des propriétaires du lieu, remontons quand même un peu le temps…

La famille des Salles était une famille noble française, aujourd'hui disparue, originaire de la province du Béarn dont une branche s'est implantée en Lorraine en 1476.

- Henri II des Salles, seigneur de Vouthon, colonel de deux régiments d'infanterie et de cavalerie de Louis XIII. Il a épousé en 1623 Marie-Magdeleine d'Aultry, dame de Génicourt, fille de Jean Vincent, baron d'Aultry et de Claude Merlin

- Louis des Salles, seigneur de Vouthon-Haut et de Vouthon-Bas, Génicourt, Condé, bailli de Bassigny, lieutenant-colonel du régiment de Marchin, conseiller d'État du duc de Lorraine, marié en 1665 avec Marie de Louviers, fille de Louis de Louviers, seigneur de Maurevert, Mongimont, etc., chevalier d'honneur de la reine,

- Louis II des Salles, comte des Salles, seigneur de Vouthon-Haut et Vouthon-Bas, Maurevert, capitaine au régiment de Boufflers, bailli de Gondrecourt, chambellan du duc de Lorraine. Il est marié en 1694 à Denise-Agathe de Louviers,

- Alexandre-Louis des Salles, comte des Salles, baron de Rorté, seigneur de Vouthon-Haut et de Vouthon-Bas, Betheleville, etc., capitaine au régiment d'Orléans, marié vers 1716 avec Marie-Louise de Beauvau, fille de Louis-Joseph de Beauvau, marquis de Noviant, maréchal de Lorraine et Barrois,

- François-Louis des Salles (1724-avant 1810), comte des Salles, seigneur de Vouthon, capitaine de cavalerie au régiment d'Harcourt et ayant participé à la bataille de Fontenoy, gouverneur du duc de Chartres, marié en 1754 avec Philippine-Élisabeth de Vimeur de Rochambeau, sœur du comte de Rochambeau (NDR : célèbre pour s’être illustré lors de l’indépendance américaine). Il a émigré sur la frontière suisse. Il est mort en un lieu et une date inconnue, avant 1810.

- Louis-Denis des Salles ( -1798), marquis de Niviant, baron de Rorté, seigneur de Bertheléville, Chermisey, etc., marié en 1751 avec Lucie de Rosières.

- Charles-Philippe des Salles (1701- ), chevalier des Salles, a eu trois enfants sans descendance.

- Marie-Rosalie des Salles, mariée en 1724 avec Claude-François de Germigney

- Claude-Joseph de Germigney marié à Stéphanie-Catherine de Boisouzet d'Ormenans

  Amédée Louis de Germignay (  -1853), héritier de Bertheléville. (dont on reparlera plus loin.) Source : Wikipédia

Château de Bertheléville vers 1900, alors propriété de la famille Chaudron d'où son nom

Château de Bertheléville vers 1900, alors propriété de la famille Chaudron d'où son nom

On le voit, de la famille Des Salles, le domaine passa donc par alliance aux Germigney au XIXeme. Comme beaucoup de nobles fortunés (ils ne l’étaient pas tous, loin de là), les De Salles et leurs descendants virent, durant le siècle des lumières et le suivant, l’occasion de faire fructifier plus encore leur immense fortune en se lançant plus intensément dans l’industrie. A Bertheléville, c’est l’industrie du fer qui prédominait. Mais si le « capital » est une chose, le savoir-faire restait indispensable ! Il fallait donc s’entourer de gens compétents. C’est ainsi que l’on voit par exemple arriver à Bertheléville François-Stanislas Demimuid, maître de forge réputé. En 1838, l’exploitation est composée de 2 hauts fourneaux, 4 feux de forge et de bocards. Source : Géographie historique, statistique et administrative du département de la Meuse - E. Henriquet et H. Renaudin – Stenay - 1838

« Les frères Demimuid doivent beaucoup à la Révolution. Ils sont nés au Bouchon où leur grand-père, leur père et leur oncle étaient souffletiers en bois, autrement dit fabricant de soufflets. C'est dire s'ils connaissent bien le milieu de la forge. Pierre Nicolas commence sa carrière professionnelle comme souffletier puis il est qualifié de négociant. Après la Révolution, il s’installe à Longeville où il transforme un moulin en forge, un petit établissement doté d’un feu et d’un marteau destiné à la production de fer en barre, forge qu'il développera progressivement. François-Stanislas dit Demimuid-Muel apprend le métier aux forges de Bazoilles (Vosges). Il épouse Marie-Anne Muel, la fille de Claude Muel qui a racheté l'usine avec son frère Florentin en 1808. Les frères Muel exploitent également à cette époque les usines voisines de Sionne et Villouxel. On le retrouve ensuite à Bertheléville comme régisseur des forges et fourneaux du marquis de Germigney. En quelques années, les frères Demimuid et leurs fils réunissent l’exploitation des forges et fourneaux meusiens de Demange-aux-Eaux, Bonnet, Haironville, Commercy, Longeville, ainsi que du haut-fourneau de Chavigny en Meurthe-et-Moselle et de Bienville en Haute-Marne. A la suite d’un partage entre les deux frères enregistrés le 19 octobre 1826, François Stanislas Demimuid reste le seul maître de la forge de Commercy et des moulins. Il conserve la moitié dans les hauts-fourneaux de Bonnet et de Demange-aux-Eaux ainsi que dans le bocard de Ribeaucourt. Il entreprend alors de développer l’usine en construisant de nouvelles halles mais sans augmenter sa capacité de production. Il y décède le 3 octobre 1834. » Source : LES FORGES DE COMMERCY DE 1706 à 1895 Par Pierre Briot, 2006

A la révolution, Bertheléville avait été élevé au rang de commune. Mais les années passent et le temps des petites forges est révolu. De plus, le problème de leur gigantesque consommation de bois soulève de plus en plus d’hostilité de la part des communes à l’heure où le bois est le seul moyen de chauffage et de cuisine journalière. Même si elles conservent parfois une activité, le temps est à l’industrialisation massive avec le charbon comme combustible et des gisements de minerai à grand rendement et à forte teneur. Il faudra donc pour beaucoup de ces propriétaires se recycler. C’est ce que fera M. De Germigney…

« Dans une autre partie du département se trouve le haras de M.le marquis de Germigney. C’est le plus redoutable concurrent qu’ait à craindre M. Bonvié sur l’hippodrome de Nancy. Possesseur d’un grand nombre de poulinière appartenant à la race deux-pontoise, il en a obtenu, avec quelques étalons anglais de Rosières, des produits dont la taille, la force, la distinction et les qualités laissent peu à désirer. Le haras de M. le marquis de Germignay est composé d’un grand nombre d’animaux qui trouvent une nourriture abondante et excellente sur le sol de la magnifique propriété de Bertheléville, située dans les environs de Gondrecourt. » Source : Des institutions hippiques et de l’élevage du cheval -par le Comte Achille de Montendre – Paris – 1840

Mais le plus insolite de cette histoire n’est pas ce site industriel conjugué à un vaste domaine agricole posé au milieu de rien…

L’incroyable, c’est qu’en 1853, à la mort d’Amédée-Louis de Germigney, ses héritiers décident de vendre le domaine et passe une annonce dans la presse de l’époque.

Et c’est là qu’on découvre une situation exceptionnelle !!

Journal "le Constitutionnel" - 24 octobre 1853

Journal "le Constitutionnel" - 24 octobre 1853

Le domaine de Bertheléville couvre LA TOTALITE de la commune et de ce fait, la commune n’a donc QU’UN SEUL PROPRIETAIRE !! Les autres habitants du lieu ne sont donc que ses employés ou leurs familles, et sont également ses locataires !

« Dans le département de la Meuse, arrondissement de Montmédy, canton de Gondrecourt, il existe une commune appelée Bertheléville, qui appartient en totalité à un seul et même propriétaire, le marquis de G***, lequel réalise, en plein XIXe siècle, la fable du marquis de Carabas, et qui jouit d’un pouvoir à faire envie au despote le plus absolu.

Les habitants de cette commune sont tous ses employés et ouvriers des forges de Bertheléville, qui appartiennent comme tout le reste, à M. le marquis, ou ses bucherons, ses cultivateurs à gage ou ses domestiques. Il n’est pas seulement propriétaire de toutes les terres, il l’est aussi de toutes les maisons, qu’il ne loue point à l’année mais au mois ; et encore ses locataires prennent-ils l’engagement formel de laisser M. le marquis jouir seul des bois communaux d’un revenu de 50000francs, à charge à lui de les chauffer, de payer les contributions, les gardes, et de pourvoir aux autres dépenses communales.

M. le marquis est, quand il lui plait, maire de la commune ; dès que cela l’ennuie, il fait nommer à sa place un de ses employés. Inutile d’ajouter que l’adjoint et les autres membres du conseil sont toujours désignés, c’est-à-dire nommés par lui.

Enfin, M. le marquis est aussi propriétaire de la maison commune, de la maison d’école, du presbytère, et même de l’Eglise, et loue tous ces édifices à la commune moyennant une faible redevance annuelle, uniquement pour conserver son droit.

On voit que les seigneurs féodaux n’étaient guère plus puissants jadis : seulement, grâce à la liberté, le marquis de G*** sera toujours désormais bon prince, vu qu’autrement ses sujets le déposeraient, ce qu’ils n’eussent pu faire jadis. » Source : Histoire des paysans de 1200 à1850 - Joseph Eugène Bonnemère – Paris 1856

On vient de le voir, au fil des ans et des siècles, Bertheléville a connu des fortunes diverses et les recensements des XIXeme et XXeme siècles en font foi.

Pourtant, on s’étonnera encore de ce qui va suivre…

Dès 1732, un jugement opposant « le » Des Salles propriétaire de l’époque (qui souhaitait reprendre à son profit un tiers des bois communaux) et le Grand Maître des Eaux et Forêts de France nous apprend « qu’il est de [ ]connaissance que le village de Bertheléville est détruit depuis trois ou quatre années, que les maisons ont été débâties par l’ordre du sieur comte Dessales, les habitants dispersés, en sorte qu’il ne reste que le château et deux ou trois maisonnettes ou masures habitées par les forgerons ou autres personnes à ses gages : Ordonnons que les deux tiers des bois [ ] seront mis sous la main du Roy, distribués en 25 coupes pour être vendues au profit de sa Majesté, une par année [ ]…»

Bien sûr, ce jugement provoque la réaction du seigneur du lieu et des derniers habitants mais le pouvoir royal ne flanche pas. Il faudra attendre « un jugement arbitral du 10 juillet 1793 pour que la commune de Bertheléville soit réintégrée dans la propriété des 630 arpents qui avaient été réunis au domaine par ordonnance du Grand Maître de Champagne ;

Le ministre des finances approuve le jugement le 22 fructidor an IX et charge le préfet d’autoriser la rentrée en possession dès que la commune aura justifié qu’elle est repeuplée et composée de trente-deux chefs de famille au moins. Le 5 vendémiaire an X, le maire dresse un état de la population indiquant la présence de 36 chefs de ménage ; le 27 du même mois, le préfet autorise la commune à se mettre en possession des bois. Source : Histoire des forêts dans les hautes vallées de l'Ornain et de la Saulx - O. Toussaint - 1898

L’ironie de la chose était bien évidemment que commune et propriétaire ne faisaient qu’un et que, par une exception somme toute extraordinaire, la révolution redonna ainsi à un noble des biens qu’il avait perdus sous l’ancien régime ! Mais c’est cette reconstruction « imposée » du village, exécutée sans doute pour retrouver ses bois, qui nous donne aujourd’hui la possibilité de découvrir le lieu tel qu’il fut durant les 225 dernières années !!

Après la vente du domaine en 1853 (on devrait dire de la commune), les terres, bois et château seront dispersées entre divers acheteurs. « L’entité Bertheléville » n’existant plus, la commune sera supprimée et rattachée à Dainville en 1876. De Dainville aux Forges, la nouvelle commune prendra le nom de Dainville-Bertheléville. Quelques ménages continueront d’y vivre, le plus souvent d’ailleurs employés par les propriétaires successifs du château, comme un dernier clin d’œil au passé.

Bertheléville, ce symbole peut être unique en France de l’ancien régime pour avoir réussi à survivre à peu près sous la même forme plus d’un demi-siècle après la révolution, fait maintenant le bonheur de propriétaires, parfois étrangers, qui ont trouvé là un cadre exceptionnel pour leurs résidences secondaires. La porte dite « de France » (bien que curieusement tournée vers la Lorraine), le colombier, le château sont aujourd’hui classés aux Monuments Historiques depuis le 6 juillet 1990. L’église, ancienne chapelle castrale, reconstruite par les « Des Salles » est aujourd’hui en ruines et les restes du cimetière qui l’entoure abritent encore de façon lisible les sépultures de quelques habitants dont celles des derniers seigneurs du lieu…

Vive l’ancien régime, vive la république, vive la France ! wink

Autres sources :

Le site « la-lorraine-se-devoile.blogspot.com » pour les photos du lieu

Vouthon Haut et ses seigneurs – H. Labourasse – Bar Le Duc – 1890

Cartes postales déposées sur Généanet par soph555

Rétronews

Gallica

AD55

Mémoires de la Société d'archéologie lorraine – Tome XLV – 1895

 

Ayant égaré mes propres photos du village, je vous renvoie vers ce site pour le découvrir.

Actionnez "l'ascenseur" situé à droite pour faire défiler toutes les images.

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