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Découvrez l'histoire d'Echenay, petit village de Haute-Marne !

QUATRE ANNÉES DE PEINES - ECHENAY 1914 / 1918

16 Janvier 2016 , Rédigé par Petite et Grande Histoire d'Echenay Publié dans #Guerre 1914-1918

QUATRE ANNÉES DE PEINES - ECHENAY 1914 / 1918

Voilà déjà quelques années que je m’attache à reconstituer sur ce blog l’histoire d’Echenay et à y mettre en scène, autant que faire se peut, les villageois qui y ont participé.

L’histoire, la vraie, est pour moi l’affaire des hommes qui l’ont faite ou de ceux qui l’ont vécue en spectateurs mais qui ont pris la peine de la raconter avec leurs mots et leur cœur, loin des manuels scolaires.

Les archives départementales de la Haute-Marne nous fournissent quelques documents exemplaires, en particuliers ces notices sur la guerre de 1914-1918 qui nous décrivent la vie quotidienne à l'arrière, le passage de réfugiés, la proximité des combats dans le nord du département, la solidarité des populations ou encore la présence de l'armée américaine. Elles ont été rédigées par les instituteurs et institutrices du département en exécution de la circulaire de M. le ministre de l'Instruction publique en date du 18 septembre 1914 et de la note de M. le préfet de la Haute-Marne en date du 10 avril 1920.

Monsieur BERTRAND était alors l’instituteur d’Echenay. Comme les autres, il exécute le travail demandé et laisse un témoignage poignant de ces tristes années. Il reste factuel, ne nomme jamais les gens et parle de lui à la troisième personne quand il a à évoquer son rôle. Il emploie ce ton que l’on retrouve dans la presse de l’époque et où l’on comprend, entre les lignes, que « les temps sont durs mais qu’on ne cédera pas ».

Laissons-lui la parole :

Le samedi 1er août 1914, vers 3 heures du matin, un militaire envoyé par le commandement du recrutement de Neufchâteau apportait en automobile des ordres d’appel individuels à plusieurs réservistes de l’année active et de la territoriale. A 5 heures et demi, ces hommes accompagnés de leurs familles et d’une grande partie de la population étaient réunis devant la mairie où 2 voitures les attendaient pour les conduire à la gare de Soulaincourt.

Ce départ précipité fit bien verser quelques larmes aux femmes et aux mères des mobilisés ; quant à eux, ils partirent bravement, quelques-uns cependant avaient le cœur serré. Le soir à 4 heures, le Maire reçut par télégramme l’ordre de mobilisation générale qui fut annoncé aussitôt au son du tambour et des cloches. L’émotion fut plus grande que le matin. A 5 heures, les affiches de mobilisation furent apposées, les réservistes vinrent en prendre connaissance ; tous étaient joyeux et faisaient des projets : « A Berlin nous ferons ceci… nous ferons cela ». Un père de famille se plaignait de ce que sa femme et ses enfants pleuraient. Les départs eurent lieu le lundi 3 et mardi 4 en chantant.

QUATRE ANNÉES DE PEINES - ECHENAY 1914 / 1918

La déclaration de guerre surprit la France rurale au plus mauvais moment (s’il est possible qu’il y ait un bon moment !), c’est à dire en pleine moisson. Au désespoir de voir partir les hommes à la guerre s’ajouta immédiatement pour les femmes l’obligation de terminer les travaux des champs entamés. Si cela posa de graves problèmes dans certaines régions, Echenay fut, semble-t-il, épargné par ce souci.

Les moissons se firent presque aussi rapidement que d’habitude grâce au concours des vieillards et des femmes. En 1914, des ouvriers des environs de Bussy en chômage vinrent offrir leurs services qui furent acceptés avec plaisir. Les autres années, les cultivateurs furent aidés par des permissionnaires agricoles. La rentrée des fourrages, des betteraves, des pommes de terre, les semailles, les battages se firent dans d’excellentes conditions et presque sans retard.

On le voit, la solidarité se met en place pour remplacer les bras manquants et les chevaux, si utiles aux travaux agricoles, mais que l’armée a réquisitionnés en partie :

Le mardi eut lieu la mobilisation des chevaux. 8 furent emmenés et payés à un prix très rémunérateur, quelques-uns atteignirent 1125 francs.

La vie de ceux restés au pays doit continuer et chacun joue souvent un rôle nouveau en se disant que cela ne durera pas. Mais très vite, la guerre s’enlise, à l’image des soldats dans les tranchées. Il faut bien se rendre à l’évidence : les choses ne rentreront pas dans l’ordre avant longtemps et il faudra trouver des solutions pour tenir jusqu’à la fin du conflit.

D’abord, il faut bien manger…

Les premiers jours de la mobilisation, les 3 boulangers qui fournissaient la commune n’amenèrent plus de pain ; il fallut aller en chercher à Poissons (à 10 kms). Le maire acheta alors de la farine et se prépara à faire cuire pour toute la population, mais quelques temps après, tout se rétablit comme avant la guerre. La commune, bien qu’avec quelques difficultés, put se ravitailler en viande et en épicerie, mais en 1917, les épiciers du pays ayant cessé leur commerce et les ambulants ne passant plus, le sucre du village fut envoyé en mairie par la préfecture et distribué tous les mois par l’instituteur jusqu’à la fin de la guerre. Il en fut de même pour d’autres denrées du ravitaillement telles que : salaisons, riz, lentilles, etc…

Le prix de tous les produits alimentaires s’élevèrent d’année en année comme l’établissent les statistiques d’économie ménagère envoyées à Monsieur l’Inspecteur primaire de Wassy.

A ce sujet, les témoignages des instituteurs des villages voisins nous renseignent un peu plus, comme par exemple celui de Soulaincourt : « Au début de la guerre, les épiciers, merciers, marchands d’étoffe ne vinrent plus dans la localité. Il fallut se rendre chez les commerçants des communes voisines pour s’approvisionner. On manqua de pétrole, de sucre, de café. Les prix augmentèrent et de beaucoup. Exemples: Sucre cristallisé de 1 à 1,30 fr ; café de 15 à 20 frs ; haricots de 0,70 à 0,90 le litre ; pétrole de 0,45 à 0,50 frs. Il en fut de même pour les articles de mercerie. La laine valait 15 frs le kilo. Le coton, le fil furent rares. Il en fut de même pour les tissus et les chaussures. Aucun crédit ne fut accordé par aucun commerçant. »

Les problèmes de la vie quotidienne s’accumulent donc. Puisque les femmes ont remplacé les hommes dans les champs, qui s’occupera des enfants en bas âge dans les maisons ? Une réponse est trouvée :

D’après la demande de Monsieur le Ministre de l’Instruction publique, l’Instituteur public et l’Institutrice privée offrirent de garder pendant les vacances les enfants des mobilisés incapables de rendre service à leurs parents.

Aucun enfant ne fut envoyé à l’Instituteur, l’Institutrice garda 6 fillettes au-dessous de l’âge scolaire. La rentrée des classes eut lieu le 1er octobre. Les institutrices de Gillaumé et de Pansey (villages voisins à 2 kms) ayant été appelées à remplacer des instituteurs mobilisés, ces deux communes furent rattachées à Echenay pour l’instruction, les garçons fréquentèrent l’école mixte et les filles l’école privée ; après quelques mois, les Institutrices reprirent leurs postes et le service fut assuré comme avant la guerre.

QUATRE ANNÉES DE PEINES - ECHENAY 1914 / 1918

Et puis, il y a aussi la vie sociale et administrative du village à continuer d’assurer :

Trois membres du Conseil municipal seulement furent mobilisés ; l’Administration communale ne fut donc pas désorganisée. Le conseil qui avait été convoqué pour le 2 aout se réunit ce jour et, négligeant son ordre du jour, se contenta de formuler des vœux pour les soldats. Pendant toute la durée de la guerre, les sessions eurent lieu régulièrement ; 2 de nos conseillers mobilisés comme GVC* rentrèrent avant la fin des hostilités, le 3eme est mort pour la France.

L’instituteur prêta son concours au Maire et à la population pour la rédaction des laissez-passer, les demandes d’allocations militaires, de renseignements sur les militaires, l’établissement des cartes d’alimentation, cantonnement de troupes, etc…

Avec le concours de quelques personnes de la commune, il aida aussi la receveuse des postes qui n’aurait pu suffire à ce travail, à copier les communiqués officiels qui pendant le 1er mois de la guerre étaient transmis par téléphone pour être ensuite envoyés dans les 9 communes desservies par le bureau d’Echenay.

Carte postale ancienne

Carte postale ancienne

Si la ligne de front n’est pas si loin, du moins n’y a-t-il pas de combat à proximité. Mais la réalité guerrière touche néanmoins le village.

Au moment de la bataille de la Marne, quand les ennemis arrivèrent près de Saint-Dizier, la population eut peur un instant mais la municipalité s’efforça de la rassurer et personne ne quitta le village. (L’instituteur d’Harméville (2 kms) précise que le feu des canons sur Saint-Dizier et Ligny en Barrois était très nettement perceptible malgré la trentaine de kilomètres d’éloignement.)

La commune ayant été survolée par des avions ennemis (menace inconnue jusqu’alors !) qui bombardèrent Joinville, Bussy et le petit village de Saudron à 4 kms, l’autorité militaire ordonna de voiler toutes les lumières.

En septembre 1914, des réfugiés de la Marne en assez grand nombre traversérent le village ; une vingtaine y restérent pendant 1 mois environ ; En février 1916, on vit à nouveau passer de longs convois d’émigrés venant ceux-ci de la Meuse et des Ardennes, quelques familles avaient l’ordre de s’arreter à Echenay où elles sont restées jusqu’en février 1920. La population a fait à tous ces malheureux un accueil sympatique ; à leur arrivée, c’était à qui leur offrirait du pain, des provisions, des lits, etc… et plus tard, ils trouvérent toujours du travail.

Le temps passe et la rapidité de la progression allemande fait peur : « Et s’ils bousculaient nos troupes et envahissaient le pays ?... » On se méfie…

Pas un instant l’ordre public ne fut troublé dans la commune ; il ne fut donc pas nécessaire d’assurer la sécurité. Aucun fait d’espionnage.

QUATRE ANNÉES DE PEINES - ECHENAY 1914 / 1918

Seul le travail permet d’oublier la réalité. Heureusement, faute d’industrie dans le village, il n’y eut aucun chômage dans le pays, tous les bras disponibles étant occupés à la culture et à l’élevage et très peu de terres restèrent incultes.

Une année s’écoule encore. Chaque foyer fait face au quotidien comme il peut mais l’absence des hommes est cruelle. Faute de main d’œuvre, de l’argent serait bien utile.

Presque toutes les familles des mobilisés demandèrent et obtinrent les allocations militaires prévues par la loi du 5 aout 1914. La municipalité fit distribuer aux nécessiteux des secours sur les fonds du bureau de bienfaisance. Il n’y eut donc aucune misère dans la localité.

Dans la plupart des familles d’avant-guerre, l’homme est le seul qui travaille. Or lorsque ceux-ci sont envoyés au front, la femme et les enfants se trouvent immédiatement sans aucune ressource. C’est pourquoi la loi du 5 août 1914 prévoit dans ce cas de figure qui concerne une grande partie de la population, un versement d’allocations pour les familles remplissant certaines conditions.

Cette mesure n’est pas sans susciter parfois des jalousies dont Echenay semble avoir été épargné. (« Une veuve nécessiteuse dont les trois fils sont sur le front demande l’allocation. Immédiatement, tout le village (dont le maire) lui est hostile. » (Gillaumé 1915))

La guerre est maintenant durablement installée. Proche du front, Echenay voit défilé les bataillons qui montent ou reviennent du front. Ils font souvent halte dans le secteur.

Le village logea souvent des troupes ; Quelques unités y séjournèrent assez longtemps, les unes au repos, les autres réparant les chemins ou faisant le ravitaillement. Le château et une maison bourgeoise vastes et commodes reçurent souvent l’Etat-major.

Un bataillon se logeait facilement et dans de bonnes conditions dans le village. Les troupes qui furent toujours très bien accueilies par la population se plaisaient beaucoup à Echenay. Deux fois aussi des troupes américaines séjournérent dans la localité ; comme c’était en été, elles campérent plutôt en dehors du village : les chefs seuls furent logés chez l’habitant ; néanmoins, de très bons rapports s’établirent entre les soldats alliés et la population. Les enfants surtout devinrent très vite leurs amis. Ces américains venaient de reprendre Château-Thierry et avaient perdu beaucoup de leurs hommes. Ils firent célébrer à Echenay un service pour leurs morts. Le curé catholique et leur pasteur protestant y prononcérent chacun un discours qui furent traduits par l’interprète.

Et il y a ces blessés qui transitent par la gare de Soulaincourt

Les dames et les jeunes filles allèrent souvent la nuit porter des friandises aux blessés qui passaient en gare de Soulaincourt (à 3 kms).

Monument aux morts d'Echenay

Monument aux morts d'Echenay

On aimerait en savoir plus mais l’instituteur s’arrête là dans son évocation de cette guerre.

Ces quelques lignes supplémentaires me serviront de conclusion.

Ainsi, une vingtaine d’hommes d’Echenay partirent au moment de la mobilisation ; 15 autres furent appelés par la suite soit donc 35 mobilisés pour une population de 170 habitants. Sur ce nombre, 10 sont morts pour la France – 3 ont été faits prisonniers – 7 ont été blessés – 5 ont été l’objet de citations – et 4 ont été décorés de la Croix de Guerre. Il y a au pays 2 veuves de guerre et 6 orphelins.

Et il ajoute, fier de ses concitoyens :

Les habitants d’Echenay se montrèrent très généreux pour les soldats, les alliés, les orphelins, etc… Des sommes importantes furent recueillies à toutes les quêtes et ventes d’insignes. Sur la demande de Monsieur l’Inspecteur d’Académis, une collecte fut faite pour l’œuvre du vétement du soldat ; elle fut très fructueuse et un énorme colis de vétements chauds put être envoyé à Monsieur l’Inspecteur de Wassy. La plupart de ces tricots furent confctionnés par les dames et demoiselles, aidées par les plus grandes éléves des écoles. Les enfants renoncèrent à leurs tombolas du 14 juillet et envoyérent avec l’argent du tabac aux militairesde la commune ; A l’occason de Noël, ils se cotisérent pour offrir des douceurs aus soldats et des jouets aux petits réfugiés.

Braves villageois d’Echenay ! Comme le roseau de la fable, ils ont plié mais pas cassé devant « le Boche ». Et la tempête passée, ils ont fierement redressé la tête.

Ils avaient surmonté l’ultime épreuve… Celle de la Der des Der !

Du moins le croyaient-ils !...

*Garde des voies de communication : on craint les sabotages et l’on veut préserver les moyens de transports de troupes et de matériels.

Source : AD52

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