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Découvrez l'histoire d'Echenay, petit village de Haute-Marne !

ABUS DE FAIBLESSE ET CRÉDULITÉ - ECHENAY 1858

2 Avril 2015 , Rédigé par Petite et Grande Histoire d'Echenay Publié dans #Faits Divers à Echenay

Les villages de nos ancêtres reflètent souvent pour nous un certain calme pastoral, une vie dure mais tranquille qui file doucement, sans heurt. En rester à cette impression serait trompeur ! Il arrivait parfois un événement qui venait rompre la monotonie du quotidien et qui nourrissait les discussions de la soirée.

J’en ai trouvé un qu’il m’a paru amusant de relater. Oh, rien de bien grave pour nous qui regardons les catastrophes du monde entier en direct mais suffisant, je pense, pour pimenter la vie des Epincelois de l’époque.

L’affaire débute à Bettoncourt le Haut, village situé à une quinzaine de kilomètres au sud du village de mes ancêtres mais trouvera sa conclusion Echenay. La voici :

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE VASSY.

Audience du 17 mars 1858.

ESCROQUERIE — SORCELLERIE.

La femme du sieur Nicolas Collas, cultivateur à Bettoncourt, commune du canton de Poissons, est atteinte depuis dix ans d'une paralysie qui la retient presque toujours alitée.

Le 3 mars courant, elle était plus souffrante que de coutume et son mari était resté près d'elle pour lui donner des soins. Tout à coup, un homme convenablement vêtu entra dans sa maison.

« Vous voyez en moi, lui dit-il, le petit sorcier des Vosges ; je possède auprès de Saint-Dié un magnifique château dont je ne consens à m'éloigner que pour voler au secours de l'humanité souffrante. Votre bon ange m'a, cette nuit, informé de votre maladie; aussitôt je suis parti et me voilà; je viens vous guérir ».

Le noble châtelain avait oublié son équipage. Il voyageait à pied comme un vilain. Dans sa marche précipitée, il avait oublié de déjeuner. Il accepta sans façon le modeste repas qu'on lui offrit. En mangeant, il raconta avec emphase les innombrables cures qu'il avait opérées. Jamais aucune maladie n'avait pu résister à sa puissance. Il tenait d’un célèbre magicien italien le secret de les guérir indistinctement. Quand on souffre, on est confiant. La femme Collas crut à ses paroles. Sa joie était grande. Elle se voyait déjà, comme autrefois, parcourant les bois, les champs et les prairies.

Après s’être restauré, le sorcier qui devait opérer ce prodige annonça l'intention de se mettre à l'œuvre. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il prend dans les plis d'un scapulaire dont il était porteur une feuille de papier sur laquelle sont tracés des caractères cabalistiques, et la dépose, entièrement déployée sur une table, en prononçant des paroles incompréhensibles pour tous puisqu'elles n'appartiennent à aucune langue. Ces paroles avaient bien leur vertu mais seules, elles ne pouvaient pas produire le résultat miraculeux annoncé.

Pour agir avec la certitude du succès, il fallait à l'opérateur deux pièces de 20 fr. et des bijoux en or, une chemise, un drap et un grand mouchoir rouge. Sur sa demande, ces objets lui furent remis. Alors il enleva la paralytique de son lit et la plaça sur une chaise où il parvint, non sans peine, à la faire tenir assise. Aussitôt, il se mit à genoux devant elle et récita cinq Pater et cinq Ave.

Sa prière terminée, il se releva, tira de sa poche deux petites boites en carton absolument semblables, les ouvrit, déposa dans l’une d’elle les bijoux et les deux pièces de 20 fr. , et dans l’autre une pierre arrondie, percée de plusieurs trous et d’une couleur indéfinissable.

Cela fait, il étendit la chemise sur une table, l’enroula sur elle-même, après avoir déposé les deux boites dans ses plis, et la plaça, ainsi disposée, sous les pieds de la malade. Il lui expliqua alors « comme quoi » le contact de ses boites avec la partie inférieure de son corps devait « nécessairement » amener la guérison. Cette explication, donnée d’une manière plus ou moins claire, parut entièrement satisfaisante aux époux Collas.

Ceux-ci se prêtèrent à tout ce que « le bienfaiteur de l’humanité souffrante », qui avait capté leur confiance, exigea d’eux. Tous deux, se joignant à lui, adressèrent les prières à Notre-Dame-de Délivrance. La femme se laissa emmailloter la tête dans le drap et dans le mouchoir rouge. Le mari ferma les yeux et s'appuya le front contre la muraille.

ABUS DE FAIBLESSE ET CRÉDULITÉ - ECHENAY 1858

Que se passa-t-il alors ? Le voici : l’opérateur enleva la chemise, s’empara adroitement des deux boites, et leur substitua avec l’adresse d’un escamoteur consommé deux boites de même forme et de même couleur : son but était atteint. Il rendit la vue à la femme Collas en la débarrassant des voiles épais et insolites dont il l'avait affublée, et permit à Collas de faire de ses yeux l’usage qui lui paraissait le plus convenable. Alors il déploya la chemise, en enleva les deux boites et les déposa l’une et l’autre dans une armoire. Ce dépôt opéré, il annonça que dix-huit jours devait s’écouler avant que la malade éprouvât un changement quelconque dans sa position, qu’il reviendrait à l’expiration de ce temps, qu’il se livrerait alors aux derniers actes qui devaient amener la guérison promise.

Aussitôt, il ferma soigneusement l’armoire, en prit la clé qu'il mit dans la doublure de son paletot, pour être certain qu'aucune « main profane » ne put toucher les boites merveilleuses et détruire le charme qu'elles renfermaient « dans leurs flancs. » Puis il partit, emportant les bénédictions de la malade et de son mari.

Bientôt, cependant, le fils des époux Collas arriva, revenant de ses travaux habituels. On lui raconta ce qui venait de se passer. Ce jeune homme, moins crédule que ses parents, entrevit une fraude. Il fit ouvrir l'armoire par un serrurier. S'étant saisi des deux boîtes, il reconnut qu'elles étaient vides. Il monta à chevalet se mil à la poursuite du magicien. Le lendemain, au matin, il le trouva dormant « du sommeil des justes » dans une auberge d'Echenay. Il n'hésita pas à l'éveiller.

Le maire, prévenu, intervint. Il fouilla les poches du sorcier et trouva dans l'une d'elles les deux pièces de 20 francs et les bijoux en or.

Cet homme se nomme Joseph Rémy. Il exerce la profession de marchand de lunettes ambulant. La gendarmerie de la brigade de Poissons, aux mains de laquelle il a été remis, l'a conduit devant M. de Morisson, procureur impérial à Vassy, qui l'a constitué prisonnier sous l'inculpation d'escroquerie.

Devant le Tribunal correctionnel, Rémy, pour sa défense, s'est borné à dire que si la guérison de la femme Collas n'a pas eu lieu, c'est qu'on l'a mis, en l'arrêtant, dans l'impossibilité d'achever cette œuvre; qu'il était de bonne foi en agissant comme il l'a fait, et que si, en réalité, il n'avait pas le pouvoir qu'il s'est attribué, la responsabilité de sa faute doit retomber sur la tête du magicien italien qui l'a trompé en lui livrant « le secret » dont il a fait usage.

Il a été condamné à un an et un jour de prison.

On se demande avec stupéfaction comment, en plein dix-neuvième siècle, il peut exister des gens assez peu éclairés pour croire aux sorciers et à leur puissance.

L’histoire peut prêter à sourire. La conclusion du journaliste en particulier. Pourtant, l’anecdote reste d’actualité. Il n’est que d’écouter les journaux télévisés ou d’ouvrir son journal. La crédulité, mais aussi la souffrance, peuvent amener à cette naïveté que l’on retrouve encore au vingt et unième siècle. Les charlatans ont sans doute encore de beaux jours devant eux !

Naturellement, j’ai cherché à identifier les protagonistes.

Au recensement de 1856, il n’y a pas moins de 9 foyers portant le patronyme COLLAS ou COLAS à Bettoncourt le Haut. Seuls quatre ont un fils en âge de raisonner et de monter à cheval pour poursuivre le voleur.

Toutefois, si l’on « suit » le chroniqueur judiciaire qui orthographie COLLAS avec deux L, un seul couple correspond. Il est formé de Nicolas, 60 ans, et de Thérèse, 55 ans, vivants avec leur fils Frédéric, 29 ans et l’épouse de ce dernier, Céline, 20 ans. Tous les autres COLAS de Bettoncourt n’ont qu’un L. Peut-on en déduire qu’il s’agit d’eux ? Probable mais pas certain !

Pour le maire d’Echenay qui accompagna le fils COLLAS pour l’arrestation du délinquant, la tâche est plus aisée. Il s’agit de Claude MARANGE qui exerça ses fonctions de 1854 à 1866.

Reste le couple d’aubergistes qui a réchauffé « la pie voleuse » par cette nuit de Mars.

Il est formé d’Etienne Hurlier, 70 ans, et de son épouse Marthe Gaillet, 69 ans.

Ainsi, ce 3 mars 1858, les Epincelois ont-ils eu un événement inattendu à commenter à la veillée !... On imagine sans peine les discussions où se mêlent raillerie et compassion, où les pièces de 20 fr. se transforment en lingots et l’image des bijoux volés qui scintillent dans les yeux des conteurs.

Pour une fois, l’escroc fut pris et les pauvres cultivateurs retrouvèrent les biens qui devaient constituer l’essentiel de leur fortune.

En fin de compte, le charlatan n’avait pas tort : Un ange veillait surement sur la famille COLLAS de Bettoncourt.

Sources :

Gazette des Tribunaux – Journal de Jurisprudence et des débats judiciaires –Samedi 3 avril 1858

AD 52

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